Retour

Accueil Réforme Analyses Actions Contributions Liens Presse


LA VACANCE SCOLAIRE

LE MOINS, LE MEME ET LE ZERO

(Publié dans une version écourtée p.83 à 93 dans Les Cahiers de médiologie, n°9, "Less is more", Statégies du moins, avril 2000 , Gallimard)

Le moins n'est pas toujours beau. Alléger signifie aussi anéantir en douceur. A preuve la disparition programmée de l'Ecole républicaine telle que fait plus que l'esquisser, à touches têtues, hâtives et concordantes, la réforme en cours des lycées après celle des collèges. L'Ecole étant à la fois le révélateur de la société et le moule où traditionnellement elle se forme, le "lycée light" qui s'organise met en cause la conception qu'on s'y fait de l'autorité, du lien social et de la culture. Assistons-nous au meurtre "soft" de l'identité française ou à l'euthanasie de ce qui devait nécessairement mourir sous l'assaut du libéralisme et l'impact des nouvelles technologies?


L'alibi du moins

Etre et avoir, intériorité et extériorité, vérité et utilité, qualité et quantité, esprit et matière, moins et plus, autant d'oppositions claires, analogues les unes aux autres, où la sagesse a depuis toujours valorisé le premier terme. Rien d'étonnant donc à ce que, lointains héritiers des cyniques et des franciscains et poursuivant à leur manière - rousseauiste et orientalisante- le combat mené par un René Guénon contre un monde moderne marqué par le matérialisme productiviste, les hippies aient vanté la beauté du moins face "au règne de la quantité" [1] . Mais l'Histoire est pleine de ruses: grâce à ces chantres du plaisir sexuel et des paradis artificiels, la consommation put se régénérer, consommation de nature préservée, de corps épanouis, de fantasmes planants, de spiritualités à l'encan. Dans ces années qui suivirent 68, on eût pu s'alarmer que tel personnage officiel réclamât un '"supplément d'âme" ou que le critique médiatique du "toujours plus" exigeât "le bonheur en plus" [2] . Le plus se déguisait en revendication du moins, l'idéologie du moins faisait le jeu de la croissance, la cause de l'être servait l'avoir ou encore, pour inverser la formule de Claudel, Dieu tirait l'eau du puits pour le Diable. Les faits donnèrent raison à Baudrillard: assurément "notre société s'équilibre sur la consommation et sa dénonciation". On vit alors l'agro-industrie produire du bio et de l'allégé, les techniques non polluantes ou de dépollution assurer l'essor des multinationales, la contestation écologique relancer le capitalisme et le libertarisme s'allier au libéralisme le plus débridé.

Achevant l'ère des utopies, la période 1968-1989 faisait ainsi fusionner deux idéologies apparemment antagonistes: Voltaire se réconciliait enfin avec Rousseau. Avec "Le Mondain", le premier avait proposé en vers de mirliton l'apologie la plus séduisante du libéralisme économique. Reprenant les propositions de Mandeville selon qui les vices privés sont tout bénéfice pour la collectivité et devançant l'anthropologie d'Adam Smith, il réduisait, contre toute sagesse antique ou chrétienne, l'humain à un individu et ce dernier à une somme indéfinie de besoins; ainsi la jouissance individuelle justifiait-elle une société de "commerce", faite de libre-échange et de communication tous azimuths [3]. Son avénement exigeait que s'amoindrissent les contraintes économiques, morales ou politiques. Abolir frontières, puissance des états, emprise des religions, promouvoir luxe et loisir, éradiquer les cultures d'un monde colonisé par l'imagerie hédoniste et les produits de la technique, le programme de Voltaire se réalise sous nos yeux [4]. Mais avec l'appui inespéré des descendants de Rousseau. A proclamer en effet l'innocence originelle de l'enfant et la pure liberté naturelle de l'homme, toutes deux aliénées par la société, deux siècles de romantisme ont confondu dans la même condamnation tyrans et bourgeois, parents et professeurs pour idéaliser face à eux la figure du marginal rebelle, si possible jeune et martyr, et en général tous les adolescents en crise d'identité, qu'ils se prennent pour Rimbaud ou James Dean. Une fois le "pater familias" et le "magister" assimilés au "dominus" despotique, une fois la dialectique du maître et de l'élève confondue avec celle du maître et de l'élève, toute autorité se voit récusée, il n'en est plus qui fasse autorité sauf peut-être celle de l'enfant que pédagogues rousseauistes et marchands de loisirs érigent de concert en roi d'une société à ce point jeuniste ou adolâtre qu'il faut la dire pédophile [5].

Le culte de la jeunesse et "l'enfant placé au centre du système éducatif" signifient moins de culture et de mémoire. Moins de discipline et d'héritage passe pour plus de liberté et de modernité. L'équation s'impose avec évidence et l'argument sert aux saigneurs de l'économie comme aux démanteleurs de l'école et aux réducteurs de têtes car il n'est pas de domaine qu'épargne la logique, fort rentable, de la réduction, ni les effectifs des entreprises ni ceux d'une fonction publique qu'il convient , selon le bon mot d'un ministre, de "dégraisser" ni, à en croire un autre, ces cartables qu'il est urgent d'alléger. Ainsi va l'économisme qui prodigue le superflu en économisant sur l'essentiel: l'école, le savoir, la mémoire, la culture et le sens.

Peut-on cependant se contenter de reprendre l'antienne de Gavroche et aller répétant : "C'est la faute à Voltaire, c'est la faute à Rousseau"? L'idéologie du moins et les intérêts du marché qui vont désormais de pair ne sont pas seuls en cause. Il s'agit bien de détruire un passé qui entrave un avenir de profit, c'est-à-dire les divers systèmes politiques et symboliques qui lui font obstacle, mais pour l'essentiel la crise actuelle qu'on nomme "mondialisation" procède des nouvelles technologies de communication dont on voit proliférer et s'accélérer les effets. Produites par une économie qu'elles activent, promues par une doctrine du moins (miniaturisation et légéreté rendent autonome) dont elles accroissent l'impact, en elles comme en tout média, mais plus que dans tous les médias antérieurs, se conjoignent jusqu'à se confondre des instances qu'on croyait pouvoir jusqu'alors distinguer voire opposer. Impliquant un nouveau fonctionnement mental qui n'a plus de rapport avec la discursivité linéaire et des types de messages où le réflexe prime sur la patience, où le phatique fait l'essentiel du contenu, suscitant une économie qui se modèle sur leur logique de flux immatériels et instantanés, leur importance est devenue si décisive qu'on est tenté, par un réductionnisme contre lequel la médiologie doit se prémunir, de voir en ces médias et par contrecoup en tout média la cause unique de nos mutations et l'explication de toute évolution historique. Mais quand tout se tient et que tous les facteurs interagissent, il s'agit moins d'expliquer que de comprendre. On peut à cette fin interpréter le problème selon la tripartition traditionnelle des fonctions.

Si l'on veut bien en effet distinguer corps, psyché et esprit ou encore réel, imaginaire et symbolique, c'est-à-dire, pour la société, monde de la production (technologie et économie), domaine de l'organisation morale et politique et enfin sphère mentale (idéologies et modes de connaissance), on accordera que les médias relèvent par nature des premier et troisième niveaux: produites par l'économie, ces techniques produisent de l'intellection, chacune portant son type de message, l'imprimé la réflexion critique, la radio le mythe collectif, la vidéosphère la spectacularisation du réel. Au niveau intermédiaire sont les "corps médiateurs": organismes sociaux et institutions politiques chargés d'encadrer par des valeurs un corps social à qui ils confèrent une unité morale [6]. Ainsi l'Etat, l'Eglise, l'Armée, l'Ecole … Qu'arrive-t-il quand un corps médiateur est confronté à un média ? Est-il à son unisson ? Peut-il en ce cas l'utiliser à ses fins ou simplement l'assimiler? Si leurs natures sont discordantes, est-il endommagé ou ruiné par le mode de fonctionnement de ce média ? Le sort de l'Ecole se joue dans cette question car il est deux sortes de médias, ceux qui assurent de la transmission et ceux qui fabriquent de la communication.


De l'autre au même

Il fallut la conjonction de l'Etat sous sa forme jacobine (centralisée, abstraite et unificatrice) et du livre (organe, depuis la Renaissance, de diffusion d'une pensée laïque) pour que naisse l'Ecole de Jules Ferry. Inséparable de la République (d'une idée certaine de la République qui y façonnait ses citoyens et leurs certitudes), l'Ecole l'était tout autant du livre car il s'agit là de deux organes de transmission. Tous deux en effet n'établissent pas un contact dans l'espace mais un relation à distance dans le temps et, dans les deux cas, c'est de façon aussi linéaire qu' abstraite, aussi réglée qu'analytique, qu'une autorité délivre codes conceptuels, doctrine et savoirs à un destinataire qui assimile la méthode de pensée pour accepter le message ou retourner l'arme logique dont il vient d'être doté contre l'envoyeur . Parlant comme un livre et au nom des livres, au nom de ces auteurs qui, comme le veut l'étymologie, font autorité en accroissant le patrimoine, le maître s'incarne dans le livre du maître où se trouvent les réponses à toute attente, à celle du moins que l'autorité a suscitée [7]. Instruction civique et exemples tirés de l'Histoire, le livre à l'Ecole incarne une transcendance, fût-elle laïque, qui s'impose avec autant de naturel que l'autorité des pères dans la famille car elle transmet un héritage et inspire de la gratitude pour les aînés, auteurs de nos jours, de notre histoire, de notre savoir. C'est de ce modèle que la linguistique tire son schéma , abusivement nommé de communication: un émetteur, donné comme initial, envoie son message par un moyen de transmission à qui en est le récepteur. Sens unique obligatoire, message d'obligation et média obligé, voilà qui, dans un monde de filiation, forme au respect, discipline l'esprit et cadre une société. On y fait ses devoirs, comme en 14 on fera son devoir. Mais, l'Œdipe aidant, un tel système favorise autant la transgression que la culpabilité. Car le livre, s'il conditionne à la classification, à l'analyse logique et à la linéarité discusive, forge aussi la réflexion critique. Et c'est avec méthode et organisation que, dans leurs univers respectifs, chahuteurs, mutins et révolutionnaires tiennent à renverser l'ordre établi pour imposer, réél ou symbolique, leur propre ordre. Comme en 17 au nom de l'esprit de classe, comme dans "Zéro de conduite" au nom de la classe. C'est que la transmission par l'Ecole du livre, située dans le temps, l'oriente: hommage aux ancêtres et remontée aux causes certes, mais aussi recherche des conséquences et des buts : utopies et messianismes laïques font pendant à l'émergence du récit et du roman historiques comme grands genres littéraires.

Quid lorsque l'Ecole, liée au livre, est confrontée à la télévision? S'adressant à la masse indifférenciée, l' avènement de la télévision coïncide avec la consommation de masse et la massification de l'enseignement. Banalisée, elle est banalisante. Elle n'a pas pour mission d'élever le niveau de culture et de réflexion d'"élèves" mais de satisfaire les usagers d'un service qui de public ne tarde pas à devenir service du public. Dès lors qu'il s'agit d'offrir du spectacle à son public, loin de démocratiser la culture, elle popularise la consommation d'objets promus culturels. Ce fut le destin des "maisons de la culture" de Malraux, dépourvues de bibliothèques, puis la raison d'être des manifestations impulsées par Jack Lang sous le signe du "tout est culturel". Ce faisant, elle répond à des aspirations qu'elle suscite et met en scène en intégrant la masse dans ses émissions: depuis les représentants du public présents sur le plateau en passant par le micro-trottoir jusqu'aux rires enregistrés, elle simule l'interactivité, joue la démocratie -celle des sondages-, préforme attentes et réactions. Elle est média de communication et le moins dérangeant du monde. Le livre pouvait dénoncer des scandales, la radio mobiliser des foules dans la rue (en 68 pour la dernière fois), la télé, elle, objet domestique indifférenciant les messages qu'il mouline, anesthésie les passions et aseptise les idéologies [8]. Qu'un reporter-vedette mène une enquête en dévoilant aux spectateurs telle vérité réputée inouïe, certes la télévision se rend ainsi hommage en se présentant comme source du vrai mais, tout aussi sûrement, en elle la "vox populi", incarnée par le présentateur, retrouve sur l'écran et dans sa bouche les idées-images toutes faites que le média lui a déjà fournies et qu'il conforte pour assurer son succès d'audience. Le présentateur dont la personnalité rassemble dans son inidentité spectaculaire lieux communs et idées reçues n'est que la voix de la "majorité silencieuse" et celle-ci retrouve ses opinions sur un écran qui les a alimentées : reflet de reflet, mais qui dès lors reflète? Les pôles que l'analyse pouvait isoler dans la transmission à l'époque des sociétés pyramidales ou hiérarchiques se confondent désormais dans une circularité horizontale: l'émetteur s'abolit dans le récepteur, le message qui leur est commun est celui du media lui-même, la masse parle à la masse pour la plus grande gloire du média le plus massif. Avec l'âge de la communication, le même l'emporte sur l'altérité.

Plus question dès lors que le supérieur enseigne l'inférieur, que l'adulte s'adresse à l'enfant ou que le plus élève le moins jusqu'à lui. En même temps que la République vire à la démocratie du "look", du vedettariat et des sondages, les élèves deviennent des usagers dont on consulte les goûts et humeurs pour leur offrir un enseignement "relooké". Comment, à la suite d'un 68 hédoniste et libéral, ne répudieraient-ils pas qui s'évertue à faire son métier de professeur comme "fasciste", puis "archaïque" ou "ringard" quand tant de feuilletons les divertissent et que les experts en pédagogie affirment avec aplomb que le savoir est en eux, qu'il convient de partir de leur vécu et de les guider dans la découverte de ce qu'ils ne se savent pas suffisamment savoir? Ne serait-ce pas aux adultes d' apprendre à leur contact ? [9] Le public étant désormais à égalité avec l'institution et ayant des droits, celle-ci n'a rien à lui refuser. Elle répond à la demande sociale en se mettant au niveau de la masse enseignée, en supprimant les filières discriminantes, en octroyant le plus largement possible le diplôme convoité -peu importe ce qu'il sanctionne, les enfants naissent égaux et bacheliers en droit-, en sollicitant la participation : Exprimez-vous, que diable! Jouez le jeu! Son offre se fait demande désespérée de demande. Car, remplaçant progressivement les professeurs ancienne manière, ces notables qui léguaient un patrimoine culturel à des héritiers, les fonctionnaires enseignants entraînés à la vente des savoirs à coups de savoir-faire ont beau introduire l'audiovisuel dans leur cours, rajeunir la littérature à coups de chansons, de BD et d'analyses de pubs [10] , transformer l'histoire en séries de flashes et de spots sur des époques phares, copiner avec les "jeunes" et jouer aux vedettes, ils ne fonctionnent pas à 24 images par seconde et ennuient. Les spectateurs à qui ils ne renvoient pas suffisamment leur "culture" - du même, rien d'autre! - boudent le programme. Au chahut actif et organisé succèdent la défense passive, la grève larvée de la consommation, le zapping de l'attention.


Les gentils moniteurs

De la télévision à l'ordinateur, d'un spectacle consommé nonchalamment à un écran de travail dans lequel s'investir, l'Ecole semble avoir tout à gagner au changement. Il suffira de répartir les tâches: pour éduquer, des moniteurs humains et pour instruire, des moniteurs cathodiques. Logique simple, élégante, économique qui présente en fait surtout l'avantage d'évincer l'Ecole et, avec elle, tout ce qui relevait de la transmission car, en remplaçant les enseignants par un nouveau type de personnel, des "grands frères" auxquels s'identifier, et du matériel informatique qui fait se rêver autonome, on laisse les jeunes entre eux ou rivés à eux-mêmes [11]. Triomphe du même, de Narcisse, de l'homo et du clone, mais aussi des groupes, des minorités et des périphéries.

C'est d'abord, dans la continuité d'une culture télévisuelle qui se perpétue, de moins en moins de figures de l'autre à rencontrer. Fin de l'Œdipe, de l'obstacle et de son franchissement. Qu'il y ait du désarroi à errer parmi des images de soi, que la dépression accompagne l'assignation à l'autonomie, que l'anomie, toute autorité étant déconsidérée et bannie, débouche sur des crises régressives de "haine" analogues à celles que déclenche le manque de drogue ou qu'enfin une éducation à coups de meurtres frénétiques sur "play-station" ait fait perdre avec le sens du réel celui du prix de la vie, les moniteurs humains y remédieront . Si possible des emplois-jeunes dont le statut précaire reflète l'avenir de la population qu'ils sont chargés d'animer. Ainsi se font les économies en enseignants. Pour civiliser les "sauvageons", il faut à l'animateur reconstruire à chaque instant un lien social défaillant, non plus par classes où s'interpénétraient les classes de la société mais par équipes homogènes, cet autre nom de la bande. Ainsi le même est-il censé résoudre les problèmes que pose le même. Le maître datait du temps des pères, des patrons et de la nation; l'enseignant représentant l'Etat-Providence répondait aux consommateurs; la figure d'avenir est celle du "coach" qui tente de coordonner des énergies instables au sein d'équipes, de faire exister un "projet individuel" et de l'intégrer dans le "projet" particulier de l'établissement-entreprise. Ainsi s'affirme l'idéologie de la concurrence entre groupes. Aux derniers enseignants qui ne sauront être tout à fait ni des Aimé Jaquet ni des managers, il restera à jouer aux maîtres Jacques et à se soumettre aux maîtres-mots du temps, "mobilité", "projet" et "réseau". Animateurs de caféterias, huileurs de rouages humains, hilotes ilôtiers, assistants sociaux et pédagos de surcroît, ils optimaliseront les moyens, témoigneront d'une approche transversale des problèmes et la polyvalence de leur fonction les mettra en symbiose avec les objectifs finalisés d'un établissement concurrentiel…

Que les autres se rassurent, ils se contenteront d'assurer la sécurité et la maintenance d'un parc de machines dont les multiples fonctions les remplacent avantageusement [12]. L'ordinateur personnel est, en effet, tantôt un fournisseur auprès duquel, sans conflits d'humeur, enregistrer de l'info et de la docu prémâchées et sans pépin - mais est-ce bien là ce que l'on nomme culture?-, tantôt, et moyennant un logiciel interactif, un alter ego par lequel se former, un copain en silicone programmé pour s'adapter instantanément au niveau de "l'apprenant" et rectifier ses bourdes en toute convivialité - mais enseigner est-ce seulement inculquer des réflexes baptisés "compétences"? En tout cas, ni jugement dévalorisant ni appréciation négative ; le système en vigueur les a d'ailleurs d'ores et déjà proscrits puisqu'il faut "positiver" et ne pas brimer. Quant au réseau sur lequel se brancher, on y trouvera de quoi dupliquer des devoirs corrigés - il est vrai que la "pompe" est déjà institutionnalisée comme un des beaux-arts ou une forme du travail d'équipe mais il faudra en acquitter le prix aux services fournisseurs - et surtout on y rejoindra ses congénères pour partager de la communication loin de tout contrôle central, entre soi. C'est que dans un réseau, il n'existe pas davantage de centralité que dans ces villes qui se sont mises sur orbite de leurs banlieues : chaque périphérie accède au statut de centre, chacune équivalant aux autres. Là où la télé induisait une uniformité encore rassembleuse, l'ordinateur personnel et Internet impliquent donc une double tendance, repli schizophrénique sur soi et retrouvailles entre soi, où disparaissent aussi bien le lien politique qui forme une nation que le lien social qui forme un peuple. Grâce au "P.C." chaque atome individuel se forme en s'alignant gentiment, de lui-même, sur la norme programmée, une norme qui n'a plus lieu d'être nationale mais tend à être celle de telle ou telle firme et qui, pleine de sollicitude, s'aligne d'elle-même sur les capacités de l'utilisateur pour le conformer à sa logique, le formater selon ses propres critères et l'adapter à ses besoins, c'est-à-dire l'utiliser. Dans le même temps, sur la "Toile", chaque particule ne trouve à affirmer sa particularité qu'en trouvant ses repères dans le groupe égalitaire de ses pairs où il peut se voir tenant et aboutissant. Après le citoyen du livre, après les masses de la télé, voici les particules élémentaires prises dans des flux partiels. Le reste n'est que détails pédagogiques que l'on peut observer dans ce qui reste d'Ecole où, accompagnant l'évolution générale et sous couleur d'"ouverture à la vie et à la société", déboulent les habitudes créées par les nouveaux médias: autorégulation "cool", entretien des différences culturelles et culture du débat-forum où se forment en blocus mouvants, coordinations éphémères et "essaims" bourdonnants de constants tribunaux des enseignants. Les mœurs de l'ère informatique sont dans la place, anticipant sur les réformes qui les institutionnalisent et l'avénement officiel du cyber-enseignement. Il est vrai qu'on en fait l'apprentissage très tôt et chez soi . C'est dès le plus jeune âge qu'on est dressé aux nouveaux codes de communication. Nouvel instituteur, la gentille poupée Furby, programmée pour y programmer les enfants, est sur le marché. On se l'arrache.

Son idéologie et ses méthodes prétendaient préserver l'Ecole et ses membres du système marchand: plus d'Ecole, moins de soumission à l'économie. Le marché des nouveaux médias se la soumet désormais : moins d'Ecole, plus d'économie(s). En en faisant un marché fructueux - "le grand marché du XXI° siècle", répètent à l'envi les idéologues du libéralisme, les commissaires européens et le ministre de ce qui se nomme encore Education nationale -, les nouvelles technologies détruisent l'Ecole et Bill Gates, sans coup férir, tue allégrement Jules Ferry [13]. Rien de grave à cela si avec eux ne disparaissait pas tout un monde et que, empêchant tout travail de deuil, l'institution qui se nie et le détruit ne prétendait pas le maintenir en vie, voire le ressusciter comme on fait de ces œuvres d'art réhabilitées, rénovées et recyclées qui sont désormais tout sauf ce qu'elles furent et qu'on fait croire plus authentiques que jamais.

Le livre et la République intégraient individus et communautés dans une visée d'universalité, décidément trop austère, qui déracinait l'individu de sa communauté pour l'ancrer dans l'Histoire et le confronter à l'autorité. La loi du marché et les modes de fonctionnement des réseaux favorisent les identifications partielles, les associations ponctuelles, enracinements instables et rhizomes diffus qui insèrent dans l'actuel et immergent dans le même. Alors l'idéal du citoyen dont on se gargarise est remplacé par le modèle du "civil", le politique par le relationnel, l'engagement par le ludique et l'alphabétisation par la connexion. S'amenuisent à vue d'œil l'Etat, si modeste pour être moderne qu'il n'intervient que pour se limiter, l'institution qui s'accuse d'être encore une institution [14], le symbole aboli dans le médiatique, Marianne figurée en "top model" [15], un espace public commun rongé par les consignes de l'intérêt, l'idée de devoir réduite à un consensus éthique, l'égalité dissoute dans les différences dès qu'on en fait de l'équité ou de la parité, la nation dans les communautés, l'identité dans les identités et la culture dans "le tout culturel" ou le "tout info". Or, avec ce dernier point, ce ne sont plus les modes de survie en commun qui sont en jeu - le temps en a vu tant défiler qui se pensaient pérennes -, il y va de de la langue, de la mémoire de tous et de la vie mentale de chacun.


Le degré zéro de la culture

Là encore, l'affaire remonte au temps des Lumières, au temps où les tenants du progrès par le commerce commencèrent à battre en brèche les "humanités" qu'enseignaient les Jésuites. Plus d'éducation de la personne par la fréquentation des chefs d'œuvre, plus de formation de l'esprit et de la sensibilité par la transmission d'un patrimoine littéraire, tout cela n'est bon que pour des aristocrates fainéants et des moralistes épris de vérités éternelles [16]. En lieu et place il nous faut de l'utile et du contemporain à l'usage d'individus qu'il convient d'instruire pour les rendre pratiquement efficaces. Touchant le domaine scientifique, l'argument se retrouve à l'identique sous la plume d'un ministre de l'Education qui intitule son ouvrage : "La défaite de Platon" [17]. Les mathématiques sont inutiles, leur idéalité les condamne. Excluant toute démonstration et toute théorie avant la classe de Terminale, donnons la priorité aux techniques, aux statistiques et à la physique. Platon était aussi, comme on sait, grec, philosophe et écrivain . Langue ancienne, source de culture, réputé élitiste, le grec est à ces trois titres intolérable. Devenu pure virtualité sur le papier, dans la pratique on interdira son enseignement: ce sera enfin une langue morte. La philosophie, se bornant à faire défiler un répertoire des conceptions qui se sont succédées, aura pour tâche, sous le nom d'ECJS [18], d'initier au droit et à la vie quotidienne en traitant sous forme de débats des sujets d'actualité qui intéressent les jeunes parce que les médias le disent et que la propagande le veut. La poésie, la littérature étant présumées élitistes ou bourgeoises par les libertaires et sans vertu opérationnelle pour les libéraux, on concédera à la tradition de les laisser aux littéraires. Pas de danger: leur section étant privée de maths, de science et d'économie, elle accueillera ceux qui n'ont pu trouver une autre voie, servira de réserve temporaire pour une espèce en voie de disparition, de ghetto avant la solution finale. Quant à la langue, le français comme les autres langues, elle est pur instrument d'expression, simple technique de communication et la lecture pur et simple moyen de documentation et d'information. Les langues sont donc sans sol ni histoire, sans civilisation ni culture et ce qu'on nommera "civilisation", ce seront les modes de vie et de consommation avec lesquels entrer en contact et commercer [19]. Dira-t-on qu'ignorer jusqu'à l'existence de Shakespeare, Dante, Goethe et Cervantès ne fait guère avancer la conscience européenne? On répondra qu'à l'heure de l'américanisation du monde (Coca, Disneyland et Dow Jones) "l'anglais ne doit plus être une langue étrangère". Conclusion: c'est le français qui le devient ou l'est devenu. Autant donc sanctionner le fait qu'on juge accompli et pousser à la roue de l'entropie culturelle. Dans la foulée, on déculpabilisera les 10% d'illettrés que fabrique déjà le système en répandant icônes et idéogrammes. Pour les autres dont on acceptera les modes langagiers puisque toutes les "cultures" se valent, que tous les groupes sont également dignes, et dont on favorisera l'expression libre puisque la spontanéité est de rigueur [20], les "fondamentaux" leur suffiront : bidouiller de la communication, remplir une feuille d'embauche, répondre à un sondage, détenir un SMIC de débrouillardise dans la démocratie de marché et la jungle d'Euroland, consommer des soldes et fêter Halloween. Officiellement la culture se définit désormais comme une maîtrise des savoirs; celle-ci reposant sur l'acquisition d'informations et de "données", on privilégiera les techniques qui permettent de les déchiffrer et échanger. La notion de culture, ainsi soumise à une triple réduction de sens qui l'horizontalise dans l'utilitaire et l'actuel, se fait l'alibi de l'apprentissage obligatoire des nouveaux médias, se restreint à leurs contenus et modes de fonctionnement mental et, au nom de la juvénilité, de la flexibilité et du recyclage des connaissances, se borne à savoir "apprendre à apprendre". Aux Etats-Unis pris pour modèle et où l'on sait dans quel état se trouve le système public d'éducation, pareilles conceptions et pratiques se nomment "dumbing down". En novlangue libérale: allégement et en bon français, au choix: abrutissement, terrorisme anti-culturel ou défaite de la pensée [21].

Si le clonage consiste à obtenir le maximum de reproduction avec le minimum de sexualité, le principe de l'enseignement nouvelle manière est d'arriver au maximum de standardisation grâce au minimum de capital symbolique. On l'a vu, plus on connecte, moins on transmet de symbolique; dans le même temps, plus on s'assigne à l' imaginaire de son clan médiatique, moins on a d'autre culture que les savoir-faire de la communication, techniques de branchement et expressions passe-partout qui servent de signes de reconnaissance à un groupe avant de se diffuser à tous. D'autres phénomènes paradoxaux témoignent d'une amnésie croissante. Plus on commémore en fêtes post-modernes le passé, plus ces ces hommages en enterrent sous leurs parades le sens et la réalité [22]. A cet égard, ce sont les reconstitutions kitch de Las Vegas qui, sommant et annulant toute l'Histoire, servent de modèles à notre culte du patrimoine, ravalé, gadgétisé et transformé en parcs à loisirs. A quand le Louvre transformé en Grande Samaritaine pleine de nouveautés à tout instant, d'événements et de produits à écouler? Mais peut-être est-ce déjà fait. Autre effet pervers et non le moindre concernant une Ecole où l'effort de mémorisation est discrédité au profit de la recherche autonome : plus on a de capacité à consulter et stocker de l'information et donc à alourdir la mémoire morte, plus se décharge la capacité à se souvenir et s'étiole la mémoire vive. De la même façon l'usage des calculettes supprime le calcul mental. Sont - elles bourrées de formules, elles désapprennent en plus à raisonner . On sait maintenant qu'à surfer sur sites et banques de données, on n'enregistre que de l'écume d'informations, ces ersatz de connaissances, et que s'atrophie cette faculté de les intégrer dans un ensemble signifiant que l'on nomme justement culture. Destructuration de l'esprit et amnésie vont ensemble [23].

C'est qu'il est trois attitudes face à la culture. Tels les chiens d'Héraclite aboyant contre ce qu'ils ne connaissent pas, vitupèrent contre elle ceux qui n'y ont jamais eu accès; ils la privent a priori de sens parce qu'ils sont eux-mêmes exclus du sens. Pareille aversion par ignorance ou incapacité est innocente en regard de celle dont témoignent ceux qui, en ayant eu quelque teinture, se croient autorisés, tels les demi-savants dont Pascal pointait l'aveuglement, à la répudier sans autre forme de procès en s'alliant par démagogie aux vandales au nom de l'utilitarisme et du culte de l'actuel quand ce n'est pas plus cyniquement au nom de la rentabilité. Et l'on voit trop bien à qui profite d'aligner la totalité des lycées sur le plus petit dénominateur en s'abritant derrière une nécessaire "culture commune" minimale. La non-pensée unique n'a que faire de ce qui enrichit intérieurement les hommes, elle fait plus que s'accommoder de données irreliées, de savoirs parcellaires, de savoir faire limités au court terme , d'une logique binaire du "c'est clair" ou "c'est nul" où s'annule clairement toute possibilité de dialectique et d'un "culturel" informe qui est ce qui reste quand on a tout oublié de la culture [24]. Celle-ci est l'oeuvre d'une tout autre conduite, peu rentable dans l'immédiat: transformant les savoirs en connaissance et tirant de la connaissance du patrimoine une réflexion critique sur celui-ci, elle l'utilise pour penser et doter la vie de sens. L'utilité de la culture c'est la vérité dont elle permet l'approche en éveillant la soif de comprendre par la confrontation. Enfermé dans le même et privé de points de comparaison, on est aliéné.

Ainsi pour la première fois, comme au début d'un nouveau cycle historique, une génération s'ignorant héritière demande qu'on lui soustraie davantage encore de mémoire et la précédente qui la gouverne s'empresse d'acquiescer, pousse à la roue du moins. Et pour la première fois un monde advient qui ne se sent plus en rien le prolongement de l'ancien.


Le Diable et le bon Dieu

Il n'est pas de polémique sans quelques métaphores médicales ni surtout un brin de théologie.

La catastrophe, puisque catastrophe il y a, peut se résumer en trois maux qui touchent respectivement le corps, l'âme et l'esprit de la société. Le cancer est la maladie du plus, pléthore anarchique de cellules, comme les banlieues pour la cité qu'elles dissolvent. Le sida emblématise la déficience de nos structures morales incapables de résister au non-sens déguisé en droits, un système de valeurs qui s'autodétruit. L'Alzheimer touche le mental : des trous de mémoire se creusent auxquels on ne prête d'abord pas attention puis tout l'édifice du souvenir s'abat et l'on se retrouve zombi, souffrant sans plus savoir pourquoi. Le but et le terme du moins, c'est le zéro.

Si l'on veut théologiser, on considérera qu'en bonne orthodoxie, le Diable a deux visages adverses: Lucifer et Satan. Porteur de lumière, Lucifer est l'esprit qui nie la matière. Poussant à son comble le processus d'abstraction qui sous-tend notre histoire - toujours moins de matière, moins de réalité tangible-, il numérise le monde, le remplace par ses calculs, l'abolit sous ses artefacts; il irréalise à force de signes et de virtuel . Exit le référent. En regard, l'obscur Satan est la matière qui nie l'esprit: toujours plus d'objets, marchandisation de toute œuvre, assignation à l'utilitaire, à l'immédiat et au profit où disparaît toute culture. Il est l'entropie en marche, l'éviction du sens. D'un côté, les nouvelles technologies qui informatisent la chair des choses, de l'autre un système économique qui absorbe toute création pour en faire ses produits. Tous deux si complémentaires qu'ils sont indissociables et diablement efficaces.

Mais trêve de lamento. "Il n'y a pas de négativité absolue dans le monde" aimait à répéter un vieil husserlien et de citer son maître: "Toute époque est grande selon sa vocation". Et si celle de la notre était, face à l'ampleur des mutations, d'obliger à convertir celle-ci en intensité de conscience et d'en présenter à l'esprit le défi?

Crise matérielle assurément où se perdent la nature sous les immondices, le réel sous ses simulacres et dans les écrans, le travail concret sous les flux immatériels et le corps sous ses prothéses technologiques. Mais aussi et par la même occasion, corps réinvesti de sens et obligé à la maîtrise de soi, conscience d'une interdépendance physique dont témoignent tant l'écologie que la globalisation des économies: à quelle autre époque a-t-on été ainsi contraint de comprendre que la survie de tous dépend de la vie de chacun et que le moindre battement d'aile étend ses effets jusqu'au bout du monde? Crise morale aussi, bien sûr. C'en est fini de l'individu qui avait besoin d'une Loi et d'un Père à qui s'opposer pour poser son illusoire indépendance. "C'est le non qui brûle en enfer" disait Maître Eckhart et don Juan s'abîme avec lui. Sur les cendres de l'ego, s'élève le chant de la Flûte enchantée qui célèbre la liberté comme conscience de l'appartenance à un "nous". "Etre membre" disait Pascal s'opposant à l'esprit diviseur de Descartes [25]. Quant à la logique justement, si l'attention à laquelle constamment nous sommes astreints s'obnubile sur des informations en perdant le sens de l'ensemble, l'incapacité dont nous souffrons à relier les phénomènes témoigne en creux du désir d'accéder à une compréhension englobante et, par ce qu'il faut nommer concentration, de saisir le global dans le local. C'est là toute la crise d'un positivisme emprisonné dans ses systèmes clos et son esprit d'analyse; éclatant sous nos yeux, sa ruine ouvre la voie à une rationalité élargie, à un esprit de synthèse dont témoigne l'ensemencement des modes de connaissance occidentaux par les philosophies et spiritualités orientales. L'accélération elle-même jusqu'à l'instantané du flux des messages convoque la réflexion à se faire réflexe et, mettant fin au dualisme qui hantait notre culture, incite à faire de la vie un art martial, une pratique d'éveil à l'im-médiat.

"Comment ruiner aussi les ruines?" demandait Jarry et de répondre: "En en faisant de beaux édifices ordonnés par la raison." Une autre raison sans doute.

Ultimement, la crise dont l'état de l'Ecole est le symptôme peut s'interpréter comme l'obligation à faire du zéro la chance d'une mue. Certes l'actualité qui disperse et hallucine est l'image inversée de la présence au présent où se rassemble la conscience, nos connexions la parodie de l'intersubjectivité, la dérision par indifférence la caricature de l'humour par compassion, et la virtualisation du monde une manière artificielle d'évoquer sa déréalisation par la sagesse. Assurément le diable est singe de Dieu mais il tire aussi l'eau du puits pour Lui. Et si c'était cela qu'il faille de toute urgence apprendre à l'école? Les temps s'y prêtent.

Pierre Murat, professeur au lycée Jean Perrin, Marseille


1. Cf."Le règne de la quantité et les signes des temps"(1945) ou dans "La crise du monde moderne (1946): "l'Occident moderne ne peut tolérer que des hommes préfèrent travailler moins et se contenter de peu pour vivre…Est-il vrai que les hommes soient plus heureux aujourd'hui qu'autrefois parce qu'ils disposent de moyens de communication plus rapides, parce qu'ils ont une vie agitée et plus compliquée?"
2. F. de Closets "Le bonheur en plus"(Denoël,1975) et "Toujours plus!" (Grasset,1985).
3. "La fable des abeilles" (1714), "Le mondain"(1731), "La richesse des nations" (1776).
4. "Au loin, vainqueurs des musulmans, Nos vins de France enivrent les sultans". L'entreprise se poursuit. Mais on peut aussi transposer: avec Coca, Mac Do et Halloween les greffes culturelles réussissent.
5. Comme le remarque Ph. Muray ("Après l'Histoire",Les Belles Lettres 1999), c'est cette pédophilie qui tend à faire passer pour plus grave l'acte pédophile que le parricide. Quant à elles, les violences exercées dans l'enceinte scolaire par des jeunes contre des jeunes (du rackett jusqu'aux attentats) apparaissent scandaleuses , inadmissibles Elles sont donc médiatisées à outrance et l'on déclenche des plans anti-violence sans que se pose la question: l'enfant serait-il uniquement un ange? En revanche, la violence (profs déstabilisés, malmenés - combien sont en maison de repos?-, agressés ou tués), exercée par les jeunes contre ce qui reste de représentants de l'autorité, n'est pas digne d'écho. Silence Télé. Sur le culte de l'enfant et la perte consécutive du sens de la filiation avec le passé: J. Semprun "L'abîme se repeuple"(Encyclopédie des nuisances,1997) et A. Finkielkraut "L'ingratitude" (Gallimard,1999).
6. C'est d'ailleurs en tentant de dépasser les explications dualistes et réductrices que R. Debray envisage une structure ternaire (technique, politique et symbolique) dont les niveaux sont en constante interaction ("Transmettre", Odile Jacob 1997 p.164-165).
7. Auteur vient d'"augere", augmenter. Un "auctor", accroissant un capital de confiance, sert de garant.
8. De façon très mac luhanienne, P. Nora mettait en avant cette correspondance entre types d'événements historiques et types de médias ("Ecrire l'histoire, nouveaux problèmes" Gallimard,1983, p.213-215). Pour la suite des événements, R. Debray a pu montrer que les "-iques" (informatique, cybernétique) ont détrôné les "-ismes" ("Loués soient nos seigneurs", Gallimard 1996).
9. Avec Rousseau, est ici convoqué comme garant un Socrate censé dans le "Ménon" maïeutiser un jeune esclave, géomètre à son insu.
10. Quand la pub passe pour de la culture, c'est la culture entière qui doit prendre la forme de la pub. Ce que dira fort bien plus tard le titre de l'émission "Culture Pub".
11. Lancée par Duvignaud avec "La planète des jeunes" en 1974, l'appellation fera florès et les jeunes seront la planète ("we are the world").
12. Quand disparaît l'enseignant chargé d'enchaîner les idées, les mots et les époques et qu'il devient l'interface homme/machine, le vide symbolique ainsi creusé sera inévitablement comblé par l'apparition de gourous-leaders, de thérapeutes-initiateurs. Les écrans de moniteurs appellent l'existence de moniteurs existentiels.
13. Sur la collusion entre pensée libertaire et "loi du marché", voir M. Rey "La chute de la maison Ferry"(Arléa 1999) et J.C. Michéa "L'enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes"(Microclimats 1999).
14. Quand, comme dans les forums Internet, on tolère tout sauf le sens désigné comme intolérance majeure, il faut abattre dans les classes toute trace de travail, de rigueur et de discipline. L'institution s'y emploie. Tel inspecteur visitant une classe attentive accusera l'enseignant de ne pas savoir enseigner et le sanctionnera: "J''espère pour vous, quand je reviendrai, trouver une classe pleine de vie et de bruit".
15. La sacralité laïque de la République s'éteignit quand Gicard d'Estaing, apôtre de la "démocratie à la française", posa en costume de ville dans un cadrage télévisuel pour son portrait officiel et qu'il donna à Marianne le visage d'une vedette de l'écran (Brigitte Bardot). Au portrait de Chirac en plein air avec un drapeau flou dans le fond, répond la Marianne incarnée par Laetitia Casta. Continuité. Celle qui relie la réforme Haby des collèges à la réforme Allègre des lycées.
16. Citations édifiantes de Voltaire et des encyclopédistes dans M. Tournier "Le vent Paraclet, l'enfant coiffé", Gallimard 1977.
17. C. Allègre, Fayard 1995.
18. Education civique, juridique et sociale.
19. Dans un débat organisé en Novembre 1999 par la "Cité de la réussite" et intitulé "l'Ecole au service du marché ou de la civilisation "(de la civilisation et non de la culture), il fut précisé d'emblée que le "ou" signifiait "égale": le marché, c'est la civilisation.
20. Du Bac de Français en Première sections S et ES doivent disparaître en 2001 les exercices de commentaire composé sur un texte littéraire et la dissertation sur une œuvre littéraire; ils seront remplacés par un travail d'expression libre. L'ECJS (traitée en classe sous forme de débats) et les Travaux pluridisciplinaires (d'où le Français est exclu dans ces sections) se passeront sous forme d'entretien. L'écrit s'envole, l'oral gagne.
21. "On ne demande plus à un enseignant d'embraser une âme, de civiliser un esprit ou de former un citoyen mais d'adapter des classes d'âge au bon vouloir d'une économie versatile." (D. Tillinac, "Les masques de l'éphémère", La Table Ronde 1999 p.43).
22. C'était la fonction de l'hommage télévisé rendu par Mitterrand à trois ancêtres de la gauche au Panthéon en 81. Ce le fut avec une évidence chamarrée d'esbrouffe quand J.P. Goude ensevelit la mémoire de 1789 dans sa parade de communautés en 1989.
23. Dans un vieux pays républicain parce qu'il est un vieux pays catholique, l'effacement de la mémoire laïque va de pair avec l'incompréhension du religieux . Quand le rite a été remplacé par l'événement et le "show", on ne comprend pas davantage une cérémonie de panthéonisation que la messe, ce"mémorial", disait Saint Paul, qui culmine dans "l'anamnèse".
24. "C'est clair", expression économique et passe partout, clot tout débat avant de l'entamer, cloue le bec à tout discours explicatif. Elle signifie: "Par pitié, surtout n'argumente pas, cela nous obligerait à mettre au jour des obscurités qu'il faudrait clarifier. Moins nous discutons, mieux je me porte et mieux je te supporte."
25. Dans les "Pensées", l'admirable fragment 483.

Télécharger ce texte : murvac.rtf


Sauver les lettres
sauv.net
 

Haut

Retour