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Les "irréductibles" de Médréac

Chronique matutinale de Philippe Meyer – France Inter – le 10 mars 1999

Habitants francophones de l’Helvétie et des autres départements français, ou plutôt .. et des départements français car l’Helvétie n’en est pas un autre, j’ai l’honneur de vous informer qu’une poignée d’instituteurs bretons a décidé de se proclamer irréductible ; irréductibles et même dissidents. L’événement s’est produit sous la forme d’un manifeste après que ces enseignants eurent reçu de leur inspection académique, avec l’annonce de la venue de l’inspecteur, un dossier et un questionnaire d’une vingtaine de pages entièrement rédigé en " pédagol " patelin. Le pédagol, comme vous le savez, est la novlangue de l’éducation nationale. Exemple : " La démarche d’écriture possède le pouvoir d’objectiver les choix car l’écrit engage quand on s’engage dans l’écrit " -fin de citation extraite de la vingtaine de pages du dossier et du questionnaire de l’inspection d’académie. Et le pédagol est patelin car, comme le loup du petit Chaperon rouge, il tient à vous faire croire que ses grandes oreilles sont pour mieux vous entendre et que le questionnaire qu’il a inclus dans son dossier est là pour vous aider. D’ailleurs, comble de patelinisme, l’inspecteur ne vous inspecte pas, " il organise un temps institutionnel légitime donnant à l’enseignant la possibilité d’expliciter ses pratiques au regard des textes officiels. " Mais il y a quatre pages écrite de la même encre …

[interruption de la présentatrice :] – Si vous lisez aussi lentement, on en a pour un moment …

… une encre qui pèse des tonnes.

Allergiques au pédagol, exaspérés par le patelin, la poignée d’instituteurs bretons , flairant que cette mélasse rhétorique est destinée à envelopper une volonté de contrôle accru d’un acte qui doit être libre, l’acte d’enseigner, cette poignée d’instituteurs bretons a écrit à l’inspecteur :

" Que ce soit à la première lecture ou à l’étude approfondie, ce verbiage nous est insupportable. Il n’a pas seulement un style affecté et presque incompréhensible […]; il est destiné à nous faire suivre, à la lettre, au doigt, et à la baguette, une seule opinion pédagogique […]. Plusieurs collègues ont déjà réagi contre la direction de conscience intolérable que nous subissons, que ce soit contre le dossier sur l’évaluation en maternelle ou contre les réunions surajoutées et inutiles, sans parler des conférences pédagogiques de propagande et des inspections – inquisitions .[…] Nous acceptons des conseils avisés et des propositions d’amélioration. Mais pas cette direction de conscience, pas ce dirigisme pédagogique, pas cette culpabilisation systématique "

En conséquence de cette déclaration la poignée d’instituteurs bretons a fait savoir à l’inspecteur à quel endroit de sa personne il pouvait se carrer son dossier ? En pédagol patelin, cela se dit : "  en raison d’un déficit de consensus, il nous est impossible de nous mettre en situation d’interlocuteur ! "

Je vous souhaite le bonjour. Le progrès fait rage.

[la présentatrice :] – Et comment fait-on, Philippe Meyer, si l’on veut entrer en contact avec votre poignée d’enseignants bretons ?

-Ah, bien. Si on veut entrer en contact avec ma poignée d’enseignants irréductibles, on m’écrit ou on me téléphone à la maison de la radio –42 30 26 78- et là on aura leur nom et leur adresse . "

 


Petit commentaire personnel au regard d’une note de service de l’éducation nationale concernant
l’inspection des personnels, des cycles et des écoles, une interaction entre contrôle et évaluation "
de la circonscription de [ .. ] en Ille-et-Vilaine

 

La forme

Le style, c’est l’homme (Buffon)

Regardez comme on nous parle. J’en rassemble quelques morceaux choisis : [les instituteurs devront] " référer aux obligations en critériant les items d’un référentiel pondéré selon la continuité dans le cycle et la cohérence de leur mise en œuvre au regard des élèves et (à celui) des textes officiels et selon une articulation gigogne. " On peut le jouer autrement, pouf, pouf : " Mettre en œuvre la cohérence de références critériées aux cycles et aux textes officiels, selon leur continuité au regard des élèves, grâce à une articulation gigogne autour des items du référentiel proposé. ". Ou encore, pouf, pouf : " Articuler une pondération gigogne des items référençant les textes officiels au regard des élèves dans le cycle par une mise en œuvre des obligations continues et cohérentes auxquelles nous référons ". Il ne nous manque que le fameux " et /ou " et le tour d’horizon sera complet. Trichent pas .. quoi ! ? ? Et le regard de nos élèves, nous y sommes déjà très attentifs …

J’ai pêché ces quelques élégances dans un " référentiel d’items " qu’on nous demande de " pondérer " avant de subir notre prochaine  "inspection des personnels, des cycles et des écoles, une interaction entre contrôle et évaluation". Et je les ai mises bout à bout. Surprise ! Elles en résument les 17 pages ! Alors je les ai mélangées un peu ! Et ça veut dire la même chose .. Puis, j’ai re-mélangé, et ça signifie au moins autant, et ça veut toujours dire la même chose … Essayez vous-même, il y a beaucoup de variations possibles. Vous verrez, c’est facile. La difficulté est bien plus dans le rendu stylistique : il faut tâcher de préserver la " pérennité " de certains mots en les répétant souvent, et sous plusieurs formes, façon de faire qui " définit " cette nouvelle élégance : du genre " œuvrer….à la mise en œuvre " , ou encore, " référer .. aux références d’un référentiel. " .. Et aussi, comptez les " au regard " –avec ce superbe " au regard des élèves " qui ne signifie malheureusement pas ‘dans leurs yeux’ - ou les verbes qui deviennent transitifs : renseigner (des items) [1], référer (sa pratique à ..). Mais aussi les nombreuses mises en perspective, en cohérence, en référence ou en œuvre, ou alors les prises en compte …et autres " phases et protocoles de distanciation issus de plusieurs axes qui participeront de la production et de la conservation de l’essentiel.. " L’essentiel ! comme vous y allez … On trouve encore des temps : des temps de réflexion, des temps d’entretien, des temps de questionnement (très fréquent aussi, le questionnement !) et des contextes, et de l’institutionnel (j’allais l’oublier celui-là) et des cadres et des pratiques … " L’essentiel est bien là : contribuer à construire [..] une intelligibilité [si si !] de l’action pédagogique quotidienne ". Puisque c’est vous qui le dites. Et un jour, dans une inspection, l’auteur de ces pages a osé me dire qu’il faudrait que j’apprenne à lire … ses notes de service !. Je n’aurai pas l’outrecuidance, moi, de lui demander d’apprendre à les écrire. Par contre, et qu’on me laisse cette dernière liberté, si jamais je réapprenais à lire, ce ne serait certainement pas là-dedans.

Mais d’où sort ce style si élégant, cette sorte de " parler " énarco-pédagogique, cette nouvelle " pratique d’ écrit professionnel (sic)", cet " usage de l’écriture professionnelle comme moyen de distanciation fondamentale d’une pratique ", cette novlangue de l’énarchie pédagogique  ? Quelle est la source de ces tournures ? A y regarder de plus près, il y a des constantes : par exemple, le grand nombre de propositions infinitives ou, inversement la transformation de verbe en nom, et souvent à l’aide de l’élégant " mise en ", y sont très fréquentes : ça ressemble à certains discours politiques, ou alors aux directives de Bruxelles .. mais ça vient aussi directement de la prose de l’INRP et d’autres " écrits professionnels pédagogiques " . Même vu de notre ‘en bas’ hiérarchique, nous ne sommes pas sans apercevoir ces mots à la mode qui traversent comme des étoiles filantes notre firmament pédagogique – " pérenne, item, référentiel, ancrage, éthique " ou le fameux ‘renseigner des cases’, en voie de ridiculisation – rien n’est éternel, pardon rien n’est " pérenne " ! Alors, il y a certainement, " quelque part " quelques snobinards du verbe, qui se complaisent à répéter ce vocabulaire " tendance ", piqué dans quelque université d’été et autre conférence de l’INRP. Qu’ils reçoivent ici l’expression de ma meilleure considération.

Mais ils les utilisent et les reprennent sans en dévoiler l’origine. C’est comme pour les histoires drôles : on a ceux qui les répètent, mais pas ceux qui les inventent. Je hasarde une hypothèse pour en expliquer l’origine : ne serait-ce pas les effets de la traduction trop directe de l’anglo-américain : –ing : packaging à mise en paquet, doing à mise en œuvre- et d’autres anglicismes qu’un linguiste préciserait. L’anglo-américain pour de l’informatique pourquoi pas –dont les protocoles sont définis là-bas ! Mais, pour la pédagogie, c’est étonnant. Célestin Freinet était bien français, non ? L’école maternelle française n’est-elle pas une référence ?

Et bien non, la référence, le but à atteindre, l’objectif proposé, c’est le système scolaire anglais, ou l’américain. Les plus mauvais, les plus saccagés, les plus détruits, et en plus reconnus comme tels …. Mais les moins chers ! ! Et tout est là. Privatisation, baisse du niveau, diminution des horaires, pas de classe l’après-midi, municipalisation : c’est l’Angleterre et c’est la charte du XXIème siècle de Mr Allègre.

Mr Allègre a voulu faire à l’Instruction Publique française,
ce que Mme Thatcher a fait aux chemins de fer anglais.

C’est ce qu’ils appellent, depuis plus de 20 ans " changer l’école ". Ce changement là est une pure destruction, profondément réactionnaire et dramatique pour nos élèves. Tous ceux qui reprennent, répètent ou avancent ce mot d’ordre " changer l’école " participent à sa destruction. Le mot d’ordre devrait être " Ne touchez plus à rien, Sauvons ce qui reste ". Et ce style ridicule que je dénonce plus haut n’est que le langage de cette destruction volontaire. Ceux qui l’utilisent en sont les agents –conscients ou inconscients. Il est à proscrire.

 

La méthode

Croyez-vous qu’on puisse jouer de nous
aussi facilement que de pipeaux ? (Hamlet)

Je ne peux pas faire l’affront à l’auteur de ces 17 pages " inspection des personnels, des cycles et des écoles, une interaction entre contrôle et évaluation ", qui sont une si belle source de citations.. je ne peux lui faire l’affront d’affirmer qu’elles n’ont pas plus de sens que ça. Elles n’ont pas été écrites juste pour faire joli, ou seulement pour le plaisir d’utiliser ce style impayable .. Elles ont un but annoncé : définir les modalités des futures inspections. Elles expliquent ce que chacun devra faire, pour que l’inspection se passe au mieux, sinon soit profitable .. Louable intention ! Ce que chacun devra faire … c’est beaucoup dire, on développe surtout ce que l’inspecté devra faire. Après tout, c’est à lui que ce discours s’adresse .. Alors il devra, il devra … (musique solennelle, ouvrez le ban) :

Attendre l’annonciation de " l’entretien " : " la date du jour de l’inspection sera annoncée précisément, de 10 à 15 jours à l’avance ", mais " des reports seront inévitables .. "
Ecrire la confession de ses erreurs Pondérer chacun des items du référentiel selon la modalité [développée plus loin : 0,1,2,3 ou 4] ", lequel est un " référentiel à renseigner par tout enseignant (sic et resic) "
S’engager sur le chemin de rédemption car il sera "  nécessaire d’y parvenir ", et ce sera " à développer ", " mais à consolider [..]et à poursuivre " [cf. plus loin]
Se préparer à recevoir " l’entretien " par un " questionnaire sur le comment ", une " auto-analyse sur les difficultés, les réussites de certains questionnements professionnels "
Recevoir " l’entretien " " s’interroger, faire le point, se mettre en situation d’interlocuteur ( ! !) durant " l’entretien "", puis " produire une compréhension conjointe à l’enseignant et à l’IEN "[ -jusqu’à l’extase ?]
Méditer " l’entretien " Le visité devra " conserver et produire (??) l’essentiel issu de l’échange "
Revenir sur " l’entretien " à moyen terme , entre deux visites d’inspection, faire le point, (…) situer la seconde visite dans le prolongement de la première "
Et préparer le futur entretien …en une sorte d’engagement perpétuel : et finalement, trois ans après, l’impétrant pourra avoir " une nouvelle phase d’écrit professionnel … pour analyser le degré de prise en compte de certaines pistes .. ".

On ne traite pas mieux la parole divine.

Et on traite les futurs inspectés comme des bonnes sœurs entrant en noviciat. Pour le moins, on leur tient la tête à deux mains dans la bonne direction. Et on croit sans doute que c’est une bonne façon de " gérer les ressources humaines " que nous sommes. Ou alors ce sont des recommandations à jeune mariée musulmane, qu’on prépare pour sa première nuit. Même le vocabulaire utilisé est troublant (" L’acte d’inspection " – " produire une compréhension conjointe à l’enseignant et à l’Ien (sic)"). Pour ma part, je ne suis pas du tout prêt à me conjoindre à un IEN dans un acte d’inspection !

Dénoncer soi-même ses échecs, c’est une confession. Mais la confession simple ne suffit pas. Il faut la pousser plus loin. Qu’est-ce qu’on nous demande ? On nous demande de " pondérer les items d’un référentiel ". Je ne fais plus de remarques sur le style : j’essaie de traduire. Voilà : pondérer c’est comme renseigner des cases, mais en un peu plus compliqué. Renseigner, c’est une croix ou pas de croix , pondérer c’est 0, 1, 2, 3 ou 4 [2]. Je vous assure que je ne me moque pas, c’est vraiment ce qu’on nous demande. Et c’est très précis. On pourrait même résumer les choses en trois colonnes. Je n’invente rien :

0 :

pas pris en compte

 

1 :

pas encore

(et nécessaire d’y parvenir)

2 :

parfois

(et à développer)

3 :

souvent

(mais à consolider)

4 :

toujours

(et à poursuivre)

 

La troisième colonne a-t-elle échappé à l’auteur ? Se rend-il compte de ce qu’il demande ? Ou alors ses pulsions directives s’insinuent toutes seules, et sous quelle pression, entre d’anodines parenthèses. Et plus loin, il parle de dialogue ! Il n’y a pas de dialogue là. C’est l’organisation simpliste et brutale de la contrainte. Non seulement, on nous demande de confesser nos fautes, mais à peine confessées, on nous montre le chemin de la rédemption : voilà ce qu’il vous devrez faire désormais. Libres citoyens, ne répondez pas à ce genre de " questionnement ". Celui qui répond autre chose que 0, s’engage par là même à s’amender. Et même le gentil, celui qui répond humblement ‘4, je fais tout comme il faut …’, même celui-là a droit au conseil, paternaliste mais ferme : " et à poursuivre .. ". On ne peut pas se retenir. Il n’y a plus de liberté là dedans, nous ne sommes plus des citoyens, mais les petits sujets d’un maître à penser. Laquelle pensée est d’ailleurs si limpide …

Je sais, cette " pondération " est proposée pour " un référentiel des obligations institutionnelles ", c’est à dire –faut tout traduire ici- de nos obligations de service de fonctionnaires, qui sont donc légitimes. Mais les " items " qu’on nous propose n’en sont qu’une interprétation. Et les vraies, elles sont déjà dans les textes. Nous sommes sensés les connaître. Cette lourde insistance à se faire obéir, et le système d’auto-surveillance qui va avec sont insupportables. Plus fort encore que d’installer un gendarme derrière chaque marronnier, comme l’a reproché quelqu’un récemment, on essaie d’en installer un dans chaque conscience d’enseignant, on veut forcer chacun à être son propre gendarme. C’est un vieux système qui a déjà fait ses preuves. Il est immonde. Et on demande même que le conseil des maîtres commente cette loi divine ; en sourates numérotées ?. Et bien, ces trois pages sont les miennes.

 

Le but.

" Si les instituteurs, oubliant qu’ils sont payés d’abord pour apprendre
à lire aux enfants, n’opposaient pas la bienfaisante inertie aux suggestions des
beaux esprits, on perdrait beaucoup de temps dans les écoles de la République. "
Ernest Pérochon, Instituteur à Vouillé, Ecrivain, " Le chemin de plaine " dl 1921

Et ce n’est pas fini. Il y a aussi l’extraordinaire " Contrôler une obligation de moyens et non de résultats " .. qui mérite quelques explications. Qu’est-ce qu’il veut dire ? Il veut dire que vous êtes obligés de faire comme lui veut, et il vous excuse déjà parce qu’il sait qu’alors, vous n’aurez plus de bons résultats.

Ma dernière inspection ne s’est pas très bien passée : on me reproche surtout de ne pas être très concerné par les projets, les fiches actions, l’existence des cycles et les compte-rendu de conseils d’écoles, ni même par les conseil d’école. Et pour justifier tout ça, j’ai droit à quelques reproches directement pédagogiques. Rien dans ma classe n’est bon. Donc, au bout d’une demi-heure, j’interromps cette logorrhée complexe mais très négative : il y a quelque chose qui ne va pas, soit le jugement qu’on me fait, soit ça : et je sors la liasse des bulletins scolaires de mes anciens élèves actuellement en 6ème ; en plus c’était une bonne année. Blocage en face de moi. " Mais … il n’est pas dit … euh … que je doive … être comptable .. de résultats … des élèves en 6ème ! ? ! ". En plus du plaisir d’assister à la gestation d’une pensée nouvelle, je me réjouis en espérant la voir rapidement écrite quelque part. Qu’on puisse afficher ça à la porte de l’école, ça devrait bien plaire aux parents : les résultats scolaires à venir de vos enfants ne seront " pas pris en compte ", ils ne font pas partie de nos soucis d’enseignants. Depuis, j’ai eu 2 récits d’instituteurs inspectés racontant un peu la même chose, mais toujours pas d’" écrit " ; jusqu’à aujourd’hui : " Contrôler une obligation de moyens et non de résultats ", ça veut dire qu’on se moque des résultats que les élèves auront en 6ème. Voilà, c’est écrit et signé. Bien. Une fois de plus : " L’écrit engage quand on s’engage dans l’écrit ! "

Pourtant je veux bien entendre une partie de l’affirmation. Je veux dire qu’on ne peut pas tenir un enseignant comme seul responsable d’un échec scolaire. Il faut plusieurs éléments pour permettre la réussite scolaire : l’enseignant, mais l’élève aussi, son travail, et un certain milieu culturel, et une classe pas trop chargée, et tant d’autres choses … . Un seul de ces éléments vient à manquer et ça peut être l’échec. Donc un élève en échec scolaire n’annonce pas un mauvais maître. D’accord. Par contre, et c’est de la logique triviale, de bons résultats scolaires annoncent que tous les éléments nécessaires sont là, donc le maître. Que le vous le vouliez ou non, monsieur l’inspecteur.

Il y a un deuxième côté à l’affaire, mais je suis gêné pour l’écrire ; il s’agit du cas inverse : l’enseignant bien jugé a-t-il de bons résultats ? Je ne veux pas répondre. Mais bon sang, qui n’a jamais vu un de ces projets pédagogiques, si bien vus et si envahissants, qui ont eu l’année suivante des conséquences déplorables en 6ème, jusqu’à ce qu’un instit d’avant, un dinosaure pédagogique arriéré, reprenne la classe, et rétablisse le collège dans ses bonnes moyennes de résultats antérieures. " Il y a là un questionnement. " m’a répondu un de nos cadres en contemplant les résultats d’une l’évaluation de 6ème d’une de ces années-là.

 

" Quand l’obéissance aux hommes remplace l’obéissance aux lois,
il n’est dans la cité que désordre et barbarie. "
Ernest Pérochon –ibid.-

 

Dois-je conclure ? Oui. Malheureusement oui. Je ne suis pas encore assez clair. Mon commentaire n’est pas un simple ras-le-bol, c’est une dénonciation, au moins d’incompétence, dramatique, par ses conséquences graves sur les élèves, et sur leurs maîtres. Je pense qu’il faut arrêter ça, je pense que c’est dangereux pour l’instruction publique même, je pense que le corps professionnel des inspecteurs ne peut pas être réduit à cette caricature que je dénonce ici, je pense que chacun d’entre nous aura à choisir son camp, je pense que cette morgue et ce mépris des salariés subordonnés est imbécile et insultant. Et je pense que c’est une erreur d’encadrement que d’en arriver à distinguer les gentils des méchants et qu’on ne tardera pas à les nommer collaborateurs et résistants.

Je ne suis pas payé pour penser, m’a-t-on répété ces temps derniers. J’ai écrit ces commentaires gratuitement et je considérerai toute nouvelle menace, arguant d’un devoir de réserve, qui ne s’appliquerait qu’à moi mais pas à mes supérieurs, comme une atteinte grave à la liberté d’expression. En écrivant ceci, je remplis mon devoir de citoyen et j’utilise mes droits de citoyen. La salve de mesures de rétorsion administrative que je subis actuellement est une infamie.

Et voilà qui restera dans les annales : l’incroyable " produire une compréhension conjointe à l’enseignant et à l’IEN ( ! ! !)" –" produire( ?) une compréhension ( ??) conjointe ( ???) " .. On ne pouvait vraiment pas l’écrire autrement ? C’est à se demander …

Marc Le Bris,
Instituteur à Médréac (35),
le 24 avril 99.


[1] Renseigner des items ou des cases : il y a très longtemps, dans une vie passée et archaïque, je renseignais les parents sur ou à propos des résultats de leurs enfants. Maintenant, on " renseigne des cases ou des items au regard des parents et/ou des textes officiels ".
[2] C'est nouveau. On n'arrête pas le progrès. Je sens que bientôt, on pondèrera de 0 à 20…

Lettre aux irréductibles

 

Et ça continue, encore et encore. Nous recevons un important courrier, et des soutiens oraux directs, téléphonés ou rapportés par des tiers .. il semble bien que la chronique de Philippe Meyer ait donné à notre geste de refus une résonance importante. Et ça résonne sur des cordes nombreuses et déjà bien tendues. Voici donc encore quelques extraits de lettres, avec en particulier ceux qui proposent de ne pas en rester là : la coupe serait pleine ? !

Si je tiens particulièrement à apporter mon soutien à l’action que vous menez, c’est parce que j’ai eu quelques démêlées avec une inspectrice - ayatollah. Je souhaiterais en savoir davantage sur votre mouvement de rébellion pour ne pas rester trop isolée sur mon caillou d’outre-mer. CT

Bravo pour votre action contre l’inspection telle qu’elle se déroule le plus souvent. J’enseigne en collège et je peux vous dire que le problème est souvent le même. Bon courage et merci à Philippe Meyer. J’aimerais savoir les réactions que votre action a entraîné au niveau des inspecteurs .. si c’est possible. JC

Nous serions [..] très nombreux à vous soutenir et à vous encourager contre le " Pédagol ". Même en Belgique, où les intellectuels complexés croient qu’imiter les français en tout est une preuve de bon goût, cette insupportable manie fait rage. En fait de manie, [..] il s’agit plus d’un instrument de pouvoir basé sur des artifices. Une autorité artificielle sûrement, mais un pouvoir bien réel hélas ! Votre entreprise hygiénique et salutaire mériterait un prolongement. Par exemple une revue, un site Internet, un forum sur Internet, … bref vous voilà sans doute lancés dans une entreprise qui prend des proportions que vous ne soupçonniez pas, mais je suis comme beaucoup d’autres prêt à vous suivre. MB

qui recommande la lecture de " Impostures intellectuelles " de Sokal et Bricmont (Odile Jacob)

… savoir qu’il y d’autres " rebelles " dans le département nous intéresse, surtout quand certains griefs ou certaines doléances sont partagés. Ces insatisfactions ont été aussi les nôtres à un point tel que nous avons rédigé à quelques uns des courriers [en vue d’une rencontre] avec notre inspectrice .. ZD

Les enseignants contestent ce qu’il faut bien appeler " la méthode forte " que [l’inspectrice] utilise pour imposer la N.P.E. [..] Le but de l’inspection devrait être de relancer les enseignants [..]. Les coups de semonce et les sanctions par note interposée ne font pas reculer, bien au contraire, la résistance à cette fameuse NPE que l’administration n’arrive toujours pas à mettre en place après 9 ans d’efforts. Les enseignants signataires de la circonscription d’inspection de [..], comme d’ailleurs, savent réfléchir : ils n’obéissent pas aveuglément aux ordres venus " d’en haut ", même si on leur rappelle de temps en temps qu’ils ont fonctionnaires. L’argument " vous devez obéir, vous êtes fonctionnaires " leur semble pédagogiquement bien pauvre, et foncièrement bien discutable, il suffirait d’évoquer quelques exemples historiques. [..] La réforme en cours dénature progressivement et insidieusement l’école laïque à laquelle ils sont attachés. Ils dénoncent ce qui leur est imposé (réunions [..] paperasserie accablante .. ). [..] Ils souffrent de l’attitude infantilisante, autoritaire, culpabilisante qu’on leur oppose. Ils revendiquent le droit élémentaire – dans une démocratie – d’être considérés comme des adultes responsables, compétents et dignes d’exercer ce difficile métier. Ils revendiquent la liberté pédagogique dans le respect des programmes nationaux. [ils souhaitent ne plus être] désignés comme boucs - émissaires des difficultés actuelles du système éducatif.

Une trentaine d’instituteurs de la région de [] en Ille-et-Vilaine (décidément, on doit être département pilote ?)

Il est certain que nous sommes de plus en plus envahis par le " pédagol ", et que, partant du principe que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement , je soutiens tout à fait votre démarche et j’aimerais pouvoir dans ma région participer à initier un mouvement identique au vôtre. [..] Question à cent balles … il ne viendrait pas du Nord votre inspecteur ? SL (.. et apparemment, l’Ille-et-Vilaine, n’est pas si pilote que ça …)

Je souhaite vous dire combien votre réaction à votre IDEN m’a donné du baume au cœur. Je suis instit en [..] et subis comme vous, le " pédagol patelin " agrémenté d’une pression administrative insupportable. Je résiste tant que je peux, mais suis bien souvent désespérée. Savoir que d’autres [..] réagissent collectivement [..] m’empêche de penser que je mène un combat de Don Quichotte. Ce fut vraiment une bouffée d’air frais, et je vous en remercie. [..] Et vis à vis de la Charte, quelle est votre position ? SM

‘Ils’ ont enfin trouvé comment enseigner (!), et hors de ces directives, point de salut. Ils détiennent " LA " vérité, et tels les inquisiteurs du Moyen - Age, ‘ils’ veulent brûler tous les hérétiques qui osent avoir une autre pédagogie. Je ne parle même pas de ce langage qu’ ’ils’ utilisent : le pédagol patelin cité par Philippe Meyer les disqualifie d’office, véritables précieuses ridicules modernes. Ces docteurs Diafoirus se lèvent le matin en se demandant quelle innovation apporter ; [..] toute élucubration est bonne, enrobée dans un jargon pompeux, où la forme est plus importante que le fond. Alors, merci à vous de rester debout devant ces dictateurs de la pensée pédagogique unique … JYF

 

Quelques commentaires …

Nous avons essayé de rendre par des extraits la substantifique moelle de ces courriers
La " bouffée d’air frais " et le timbre à 3F à l’effigie d’Astérix en sont les principaux leitmotivs.
L’appel à poursuivre, à rassembler, à organiser tient le deuxième rang.
Le salut à notre " courage " a le troisième.

Quelques questions précises :

  • Quelle est notre position sur la charte du XXI ème siècle de Mr Allègre ? Si ‘notre’, c’est pour nous quatre instituteurs qui travaillons ensemble tous les jours ici, alors c’est clair : la charte du XXI ème siècle est le point final de la destruction et de l’atomisation de l’instruction publique française. C’est une catastrophe pour les générations d’enfants actuelles et à venir. C’est la suppression des après-midi d’enseignement, effectué par des enseignants dans toute la France, pour les remplacer par des après-midi d’activité, tenues par divers animateurs communaux et autres emplois-jeunes sans statut ni retraite, ni formation –mais coûtant seulement le SMIC. C’est une réforme économique –donc pour faire des économies- qui ne s’encombre même pas d’un habillage pédagogique comme ont pu le faire les réformes économiques précédentes (cycles, NPE, projet individualisé, études dirigées ..). Cette position transparaît nettement dans les courriers reçus, bien que moins crûment exprimée.
  • Quelle a été la réaction des inspecteurs ? Nous ne comprenions pas bien les références à notre courage revenant dans de nombreux courriers. Nous savions simplement qu’il manque nombre de signatures sur notre appel initial parce que le texte ne précisait pas clairement si les signatures resteraient secrètes. Mais maintenant nous voyons apparaître, dans notre corps professionnel pourtant si estimé jusque dans les sondages, une sorte de crainte lasse qui règne dans une majorité de circonscriptions d’inspection. Nous sommes maintenant informés de comportements scandaleusement autoritaires et souvent particulièrement stupides de certains inspecteurs. Et le nôtre ? Eh bien, il nous tombe sur le dos avec une fermeté qui s’exprime assez nettement. En deux jours, 5 ou 6 coups de téléphone, fax et courriers comminatoires et rageurs, sermons téléphonés, écrits, transmis à l’inspecteur d’académie, report forcé d’un conseil d’école convoqué un jour après le délai administratif. Et il sera présent à ce conseil d’école –c’est rare- et il organise une conférence pédagogique de 4 heures, rien qu’avec nous quatre, pour nous arracher un projet pédagogique :" au vu des difficultés que vous avez rencontrées dans [leur] élaboration depuis leur origine, j’ai décidé de ne pas laisser l’équipe en autonomie de fonctionnement pour les 4 h. d’animation pédagogiques restantes, normalement prévues pour cela. Vous êtes donc convoqués [le tant] … ". Ca ressemble furieusement à une tentative de mise au pas. Donc, après ces épisodes à venir où le progrès va certainement faire rage (!), nous vous appellerons peut-être à nous soutenir ..
  • Cette entreprise hygiénique et salutaire mériterait un prolongement, revue, site Internet, un forum sur Internet ?. Dans notre esprit, ce courrier rassemblant d’autres courriers était un début de prolongement, mais notre 2ème réserve de timbres est déjà épuisée. Pourtant, vous avez raison, nous souffrons de notre manque d’organisation. Alors, relevons nos manches. Comme déjà écrit, nous constituons un premier fichier de noms à partir de vos courriers (sauf opposition individuelle). Nous proposons dans un premier temps d’élargir au maximum le nombre de personnes ayant effectivement exprimé leur accord. Pour cela ; n’est-il pas possible, comme les prosélytes pour la bonne parole, de répandre notre adresse d’école comme point de centralisation initial afin que par courrier papier ou électronique un nombre très important de gens se rassemble et s’organise en force de pression. Faut-il créer une association nationale, ou franco-belge ou des associations locales fédérées ? ?
    Ici, nous étudions de très près la création d’un site Internet, ou, au moins de pages Web regroupant pour commencer ces extraits de courriers, et d’autres à venir. On peut imaginer y inclure une tableau d’honneur permanent des plus stupides citations en pédagol. On peut y lancer une campagne pour la réhabilitation des temps composés (de l’indicatif !) au cours moyen (eh oui, on entre en 6ème avec le seul passé composé en mémoire, mais on doit avoir réfléchi de soi-même en étude dirigée sur le concept de temps composé. On n’apprend presque rien, mais on réfléchit beaucoup sur la façon de l’apprendre – pauvres gamins). Ou pour la réintroduction de la multiplication par un nombre décimal (actuellement interdite) quand on est tenu d’approcher les fractions … L’adresse électronique de l’école peut servir provisoirement. Nous en établissons une autre très rapidement.

Beaucoup proposent leur soutien, voilà, allons-y !? Nous attendons opinions et propositions, aides matérielles et logicielles (gasp !), soutiens divers, timbres postaux etc. .. Et pourquoi pas se préparer à organiser déjà de nombreuses adhésions à ce premier regroupement.

Nous avons bien senti, à travers ces aventures pédagolistes, le soulagement, la bouffée d’air frais pour de très nombreux enseignants, qu’a constituée la chronique de Monsieur Meyer. Et pour nous, cette chronique et vos courriers ont provoqué un plaisir et une sorte de soulagement béats : " nous ne sommes pas seuls ". Vue d’ici, la réaction à cette chronique est viscérale, importante, large, nationale et même plus. Elle correspond sans doute à bien plus qu’un simple ras-le-bol. C’est un large refus qui doit pouvoir s’exprimer. Nous n’avons que notre nombre pour nous défendre. Organisons-nous, car le crétinisme d’en face ne baisse pas sa garde, et il est tellement installé dans ses certitudes intellectuelles paresseuses qu’il est peut-être dangereux. Pour nos élèves, pour nous, et sans vouloir spécialement donner dans le ronflant, pour la démocratie. Car ces petits maîtres à penser sont féroces et ils utilisent la seule chose qu’ils ont : l’autorité administrative, achetée par soumission et preuves de conformité à des dogmes plus religieux que scientifiques. Ils se situent loin derrière, ils reculent dans le siècle, et essaient de nous ramener à l’état de sujets quand nous voulons être des citoyens.

" L’école est le dernier rempart de la démocratie " -(Ph. Torreton, comédien)

Au plaisir de vous lire. Avec l’espoir de continuer notre combat contre ces stupides moulins … à paroles.


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