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La littérature au lycée, selon M. Lang :
Vienne la nuit, sonne l’heure des équarrisseurs

Paru dans « L’œuvre de mort du gouvernement contre l’école », supplément n°502
d’Informations ouvrières (semaine du 28 août au 4 septembre 2001).




Au moment où nous écrivons [juin 2001], les professeurs de lettres des lycées ne connaissent toujours pas les épreuves du bac de français, épreuves auxquelles ils sont censés préparer leurs élèves en septembre prochain.

Même si l'épreuve traditionnelle de culture littéraire appelée « dissertation » échappe au hachoir des liquidateurs, elle ne sera maintenue que comme butte témoin d'une époque révolue : celle où le lycée dispensait une solide culture littéraire.

Nous n'affirmons pas sans preuves. Afin de permettre au lecteur de fonder son jugement sur des faits incontestables, nous lui proposons d'examiner l'évolution des programmes des connaissances littéraires, prescrits pour les lycées, depuis un demi-siècle.

Ici apparaît clairement ce qu'on n'apprendra plus aux élèves, ce que l'Etat, le gouvernement, le ministre Lang interdisent désormais de leur apprendre.

Oui ou non, après M. Lang, sortira-t-on du lycée en clamant : Racine, Voltaire, Diderot, Hugo, connaît pas ?

En comparant ainsi des programmes scolaires sur un demi-siècle, on s'expose à entendre gronder la horde des habituels godillots ministériels, socio-pseudo-pédagogues serviles et autres idéologues carriéristes : « Ce ne sont plus les mêmes élèves, du fait de la massification de l'école, il faut adapter les programmes au nouveau public des lycées. »

Ces bons amis du peuple, remplis de sollicitude envers les « défavorisés », pour user de leur verbiage charitable et papelard, veulent dire par là que Montaigne ou Racine, accessibles naguère pour la progéniture des classes aisées, ne sont pas nécessaires à l'entendement des jeunes des classes « inférieures ».

Il y a près de vingt ans, à ces spécialistes de l'alibi obscurantiste, Jacqueline de Romilly (qui dénonce aujourd'hui la destruction de l'enseignement du latin et du grec) rivait déjà leur clou : « Va-t-on brandir cet alibi comme s'il était normal et admis qu'une éducation destinée à la masse ne peut être qu'inférieure, comme s'il était tolérable d'envoyer tous les enfants dans les mêmes classes, mais non pas pour apprendre, ce qu'on y apprenait avec les maîtres en rapport avec les espoirs naguère permis ? Donner à tous un enseignement au rabais n'est pas une idée démocratique. Si c'est une idée égalitaire, elle l'est au mauvais sens du mot et porte détriment à tous » (L'Enseignement en détresse, Julliard,1984).

C'est l'égalité dans l'ignorance. C'est l'équarrissage de l'enseignement des lettres. Le mot « poésie » ne figure nulle part dans les programmes de français de seconde (1). Le couteau des équarrisseurs d'Allègre, réembauchés par Lang, fait mauvais ménage avec les cordes de la lyre. En revanche, c'est le triomphe de la "communication", du "textisme", du n'importe quoi : l'enseignement du français, lit-on, "contribue à la constitution d'une culture par la lecture de textes de toutes sortes (sic), en particulier (sic) d'œuvres littéraires significatives".

Une année s'est écoulée depuis l'éviction d'Allègre, imposée à Jospin, et à Chirac qui l'aimait tant, comme toute la droite. En voici le bilan : il est vain d'attendre d'un gouvernement résolument obscurantiste, d'un Lang résolument continuateur d'Allègre, autre chose que d'hypocrites manœuvres de camouflage. Le "despotisme éclairé" - ceux qui ont eu droit à une culture le savent - est une illusion, néfaste pour l'action. Les défenseurs du savoir, du droit des jeunes au savoir, n'ont gagné, avec la chute d'Allègre, qu'une bataille. Il s'agit maintenant de défaire pour de bon, par la mobilisation générale, toute l'offensive obscurantiste du gouvernement.

Cette cause est politique, au meilleur sens du mot.

Michel Sérac


(1) « En seconde, par exemple, rien sur la poésie. Ce mot ne figure même pas dans le programme. Certes, dans son étude d’ « un mouvement littéraire et culturel du XIXe et du XXe siècles », la classe aura peut-être l'occasion de rencontrer un poète ; elle n'y est pas vraiment incitée. Mais c'est l'idée même de poésie qui se trouve évacuée, au sens le plus large du mot, qui vaut bien au-delà des limites du vers. » Henri Mitterand, revue Europe, mars 2001.



1948 à 1980
1981
2001

CLASSES DE SECONDE

Auteurs.


Morceaux choisis de rose et de vers des écrivains français du XVIIe siècle à nos jours.

Anthologie du XVIe siècle.

Corneille : une pièce au choix (1).

Racine : une pièce au choix (1).

Molière : une pièce au choix (1).

Bossuet : sermons et Oraisons funèbres.

La Fontaine : Fables, livres VII à XII.

La Bruyère : Caractères.

Montesquieu : Grandeur et décadence des Romains, Lettres persanes.

Voltaire : Contes et lettres choisies.

Extraits des romanciers du XIXe siècle.

Anthologie des poètes du XIXe siècle.




Le programme recommande de retenir avant tout les œuvres d'auteurs français qui, du Moyen Age à nos jours, ménagent aux élèves les meilleures chances de développement personnel.

Il ne dresse pas une liste de ces auteurs, mais signale à l'attention des professeurs deux types principaux de possibilités, dont il éclaire l'importance par les définitions et les illustrations présentées. Pour ces rubriques, les instructions reprennent exactement son libellé.




1. Un mouvement littéraire et culturel du XIXe ou du XXe siècle (français ou francophone).

2. Le récit : le roman ou la nouvelle, une œuvre littéraire du XIXe ou du XXe siècle.

3. Le théâtre : une pièce au choix du professeur (comédie ou tragédie)

4. Le travail de l'écriture : l'analyse des rapports entre sources, projets, brouillons, texte et variantes.

5. Démontrer, convaincre et persuader.

6. Écrire, publier, lire aujourd'hui.

7. L'éloge et le blâme (étude de l'argumentation).

CLASSES DE PREMIÈRE

Auteurs.


Morceaux choisis de prose et de vers des écrivains français du XVIIe siècle à nos jours.

Montaigne : extraits.

Corneille une pièce au choix (1).

Racine : une pièce au choix (1).

Molière : une pièce au choix (1).

Pascal : Les Provinciales (une au choix), Pensées.

Boileau : Art poétique, Epîtres.

Voltaire : extraits.

Diderot : extraits.

Un drame romantique.

Une grande œuvre en vers du XIXe siècle.

Une grande œuvre en prose du XIXe siècle (roman, critique, histoire).

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(1) Les professeurs de troisième, seconde et première d'un même établissement choisiront en conseil d'enseignement les pièces de cet auteur, qui seront expliquées dans les trois classes au cours d'une période triennale, et les répartiront entre eux.




Certains auteurs dont la fréquentation est particulièrement formatrice ont été abordés au cours de la scolarité antérieure. En seconde et en première, ils offrent matière à des investigations plus fines et à des découvertes plus fructueuses. C'est le cas, par exemple, de La Fontaine, Molière ou Racine, de Voltaire ou Rousseau, de Chateaubriand, Balzac ou Victor Hugo, de plusieurs écrivains du XXe siècle. Il est naturel qu'on les retrouve à ce niveau.

D'autres ont produit des œuvres d'une grande richesse, dont l'accès eût été difficile plus tôt, du moins sous leurs aspects les plus significatifs. A la sensibilité et à la réflexion des adolescents, ils apportent des aliments nouveaux. C'est le cas, par exemple, de Montaigne, Pascal, Diderot, Baudelaire, de poètes, de romanciers ou de dramaturges contemporains. Il convient de leur réserver une place de choix.




1. Un mouvement littéraire et culturel français et européen du XVIe au XVIIIe siècles.

2. La poésie : un recueil et/ou un groupement de textes, choisis par le professeur.

3. Convaincre, persuader et délibérer : l'essai et le dialogue.

4. Le biographique.

5. L'épistolaire.

6. L'apologue.

7. Les réécritures.

8. Écrire, publier, lire au passé.


Commentaires du tableau [ci-dessus]

1. Durant trente-cinq ans, jusqu'en1981 en fait, sur deux générations, les programmes de connaissances littéraires restent stables. Ils constituent, selon une formule célèbre, "ce qu'il n'est pas permis d'ignorer" pour un bachelier. On remarquera qu'ils couvrent quatre siècles de littérature moderne, qu'ils sont fortement nourris des XVIIe et XVIIIe siècles classiques, qu'ils offrent une vue d'ensemble de l'évolution des formes littéraires, de la Pléiade aux romantiques et aux romanciers du XIXe siècle, que les mêmes périodes sont parcourues et approfondies deux fois de suite, avec une progression dans les difficultés.

2. Pourquoi la cassure brutale de 1981 ?Cette année-là, les élèves frappés par la réforme Haby des collèges (1976) arrivaient en seconde. Et cette année-là, les électeurs du PS et du PCF, révoltés de l'obscurantisme de la Ve République, attendaient l'abrogation et de la réforme Haby et des lois antilaïques versant des milliards à l'enseignement confessionnel privé.
Mitterrand, les ministres PS et PCF, le ministre Savary décidèrent la poursuite de la réforme Haby et le maintien aggravé des lois antilaïques.

3. L'essentiel est décidé en 1981, le tournant est pris : plus de programme cohérent, plus de continuité dans l'histoire littéraire. C'est l'abolition de repères : Molière ou Racine, un siècle ou un autre, par exemple Baudelaire...L'œuvre de dislocation commence. Certes, les professeurs résistent. Mais il n'y a plus de programme officiel de connaissances.

4. L'œuvre obscurantiste est en voie d'achèvement avec Allègre et Lang. La poésie ne figure pas explicitement en seconde, ni le théâtre en première, Dans la triste gargote de M. Lang et de ses cuisiniers, on affiche constamment fromage ou dessert. Un bachelier ne saura rien de la tragédie, ou peut s'en faut, si son professeur a choisi la comédie. Il ne saura rien de Molière, Beaumarchais ou Racine. Si son professeur a choisi Hugo, et d'aucun dramaturge des siècles antérieurs au XXe si le choix s'est porté sur Ionesco ou Giraudoux. Il peut, en tout, ne connaître qu'une pièce de théâtre, là où son père ou son grand-père en étudiaient neuf en trois ans (voir le tableau 1946-1980).
II ignorera en première les encyclopédistes du XVIIIe siècle si son professeur choisit les poètes de la Pléiade du XVIe siècle, et réciproquement. II peut ignorer toutes les écoles poétiques sauf une seule, obligatoire en première. Il peut tout ignorer du combat contre l'intolérance et pour les libertés des philosophes du XVIIIe siècle si son professeur choisit autre chose, ou n'aime pas ces philosophes. Ce sera légal.
Le professeur, corseté dans cinq à sept "séquences" obligatoires - dont certaines ne sont que du remplissage pour diminuer les savoirs réels -, ne peut guère ruser pour élargir le champ des connaissances. Le choix d'une période littéraire exclut les autres. Ce programme interdit soigneusement toute cohérence en histoire littéraire. Les vestiges littéraires qui demeurent encore ne sont d'ailleurs que concessions momentanées : nous le prouverons la semaine prochaine.


Congratulations entre compères (encadré)

« Les objectifs de la réforme de M. Haby étaient convenables dans leur esprit » (Alain Savary, ministre de l’Education nationale de François Mitterrand, Valeurs actuelles, 6 septembre 1982).

« Concernant les orientations générales de l’action éducative, je constate d’abord que celles que j’ai imprimées voici sept ou huit ans sont loin d’être abandonnées. Si je ne craignais de vous compromettre, monsieur le Ministre, je vous en féliciterais » (René Haby, ex-ministre de Giscard d’Estaing, Assemblée nationale, 14 novembre 1983).


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