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Ateliers d’écriture : bac ou loft stories ?


Selon une nouvelle de l’AFP datée du 27 novembre 2001, la chaîne de télévision La Cinquième s’apprête à offrir à ses spectateurs sa variante de la célèbre émission Loft Story, produite par Pascale Breugnot, productrice des défunts reality show : quatre écrivains seront filmés en train d'écrire ensemble une nouvelle, a-t-on appris auprès de la chaîne du savoir. Ces quatre auteurs sont Yann Queffélec (Goncourt 85), Irène Frain, Eric-Emmanuel Schmitt et Valérie Tong Cuong. " Nous sommes partis pour cela de l'idée des ateliers d'écriture ", a dit à l'AFP Marie-Ann Bernard, directrice de la communication de la chaîne.

Cette idée pourrait faire sourire, mais comme, dans quelques mois tous les élèves de Première se verront proposer en guise d’épreuve de baccalauréat une sorte de test encore indéfini aujourd’hui, il est important de passer en revue les différents pôles autour desquels s’organisent les ateliers d’écriture.

Ce n’est pas l’Amérique

On évoque souvent, à propos des ateliers d’écriture, les cours de creative writing donnés dans certaines universités américaines. En réalité ces cours – bizarrement traduits par " écriture créative " au lieu de " écriture créatrice " - sont loin d’être destinés au grand public. Les professeurs sont des écrivains qui ne vivent pas de leur plume ; les étudiants sont déjà des écrivains, plus jeunes et moins expérimentés.

Pour chaque promotion, sur 1000 dossiers de candidature, seules 24 places sont disponibles. En fin de cursus, seuls 10% d’entre eux réussiront à gagner leur vie avec le métier d’écrivain. Certes, on peut rêver à John Irving enseignant l’écriture à T.C. Boyle…

On y apprend d’une part des techniques narratives telles celles qu’un lecteur attentif et amusé reconnaît dans les romans de Philippe Labro. On s’exerce, d’autre part, à raconter vingt ans de la vie du héros en deux paragraphes.

Les dangers d’uniformisation sont généralement évités parce que les étudiants-écrivains arrivent déjà avec leur propre expression esthétique et artistique et une riche imagination personnelle.

Petite histoire des ateliers d’écriture

En France, depuis trente ans, les ateliers d’écriture se sont organisés, entre social et culturel, essentiellement autour de trois pôles : psychanalytique, formel, social.

Les précurseurs

En 1960, à l’initiative de l’écrivain Raymond Queneau et d’un mathématicien, François Le Lionnais, un groupe d’écrivains constitué en OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle) va chercher des aides à la créativité pour lui-même. Il les trouve dans certaines contraintes alphabétiques, sémantiques, ou même mathématiques, comme le célèbre bi-carré orthogonal latin, découvert en 1968, et dont la formule à base 10 a présidé à l’écriture de La Vie mode d’emploi de Georges Perec. Pour ces écrivains, la contrainte libère l’imagination.

Il est à noter cependant que, là encore, il s’agit d’une pratique restreinte, et que les écrivains de l’OULIPO ont cessé d’écrire en atelier quand il s’est avéré que cette pratique, nullement tournée vers la pédagogie, leur prenait trop de temps, et contrariait leur trajectoire de création personnelle.


Le pôle psychanalytique

En 1973, c’est Elisabeth Bing qui, la première, relate une expérience d’écriture en atelier, menée avec des enfants caractériels en institut médico-pédagogique, dans un livre aujourd’hui célèbre : Et je nageai jusqu’à la page… publié aux Éditions des Femmes et très souvent réédité.

Cette pratique est fondée sur la notion de réparation. Il s’agit de viser une reconquête de soi par le biais d’une écriture libre, sans aucun souci de correction. Le groupe pratique avec chaleur et générosité " l’écoute bienveillante " qui permet à chacun de reconstruire un vécu chaotique. L’imaginaire, l’émotion sont sollicitées afin de rendre la parole à des êtres privés de confiance en soi. On valorise l’expression de soi et il va sans dire qu’un tel appel au vécu ne peut ni ne doit jamais être évalué.

Le pôle social

A la suite d’Elisabeth Bing, on a pratiqué des ateliers d’écriture avec des illettrés, des chômeurs de longue durée, des Gitans, des détenus, des bénéficiaires du revenu minimum d’insersion, des classes spécialisées. Il s’agit là clairement d’un processus d’insersion ou de réinsertion, parfois d’analyse sociale.

Ainsi l’association ATD-Quart-Monde a créé les Editions du Quart-Monde où ceux " qui s’en sont sortis " publient des témoignages d’entraide aux titres évocateurs: Dans la mouscaille, Famille de courage

Avec l’association Peuple et Culture, l’accent est mis sur la communication avec l’extérieur : affiches, lectures publiques, impression de poèmes sur les sachets de croissants dans les boulangeries.

A Bruay la Bussière, dans le Nord, en plein bassin minier abandonné, un film a été tourné à la suite d’ateliers d’écriture ; à Verdun, dans la Cité Verte, HLM peuplée de cas sociaux, des expériences très enrichissantes sont menées pour " ordonnancer l’émiettement d’une vie ". Le récit de vie, qui date des années 1920, avec l’Ecole de Chicago, y prend tout naturellement une place centrale.

La référence aux pratiques " d’écoute bienveillante " d’Elisabeth Bing est évidente, dans une approche centrée sur la personne et une reconquête de la confiance en soi et en l’autre.

Par ailleurs, des ateliers d’écriture existent aussi en entreprise, chez les salariés pour améliorer l’écriture professionnelle, chez les journalistes pour affiner le style, chez les étudiants et rédacteurs de thèses pour acquérir de l’aisance, chez les instituteurs et formateurs. Des ateliers d’écriture dans les quartiers, partout, peut-être pour acquérir une certaine forme d’aisance dans l’écriture, mais surtout pour bénéficier des échanges et de la chaleur d’un groupe où se nouent des relations de confiance.

Le pôle formel

Il s’établit à la suite de Jean Ricardou, instituteur de formation, théoricien du " nouveau roman " dans les années cinquante et actuellement directeur du centre de Cerisy la Salle, et de Claudette Oriol-Boyer, didacticienne et professeur à Grenoble. Pour cette dernière, celui qui va apprendre à écrire aux autres doit disposer d’une triple compétence d’enseignant, de théoricien et d’écrivain : un autoportrait. Le théorème, simple et imperturbable comme tous les théorèmes : " pour qu’il y ait plus de lecteurs, faisons plus d’écrivains ! ".
Cette tendance prône la réécriture des textes en fonction de nouvelles contraintes de forme. Ainsi, dans un exemple de suite à apporter au poème en prose de Baudelaire Le Joujou du pauvre, COB formule ainsi l’observation du texte et la consigne d’écriture :

Observation

On peut dégager deux grandes parties:

Partie A: Réflexion générale. (jusqu'à… "ayant appris à se défier de l'homme.") Elle comporte deux paragraphes (A1 et A2).

Partie B: Petit récit anecdotique.

Il comporte trois paragraphes (B1, B2, B3) et le début d'un quatrième paragraphe qui d'emblée reprend les termes de B1. Nous le nommerons, de ce fait, B'1.

Le texte a été coupé au milieu de ce dernier paragraphe car son début en écho avec le paragraphe B1 permet facilement d'imaginer une partie B' structurée comme la partie B et traitant de l'enfant pauvre.

Consignes d'écriture

Ainsi, pour construire la fin, il semble d'abord logique de prévoir deux parties, l'une B' rappelant B et l'autre A' reprenant les éléments de A de manière à conclure.

Et voici le résultat proposé comme modèle :

B'1 De l'autre côté de la grille, sur la route au bout de laquelle apparaissait la grisaille d'un paysage d'automne, se tenait un autre enfant sale et chétif.

B'2 La tristesse, l'angoisse et l'image habituelle de la pauvreté rendent ces enfants-là si laids qu'on les croirait sortis d'un autre monde que les enfants de la richesse et de l'abondance.

B'3 Il tenait dans ses mains un objet étrange, aussi insignifiant que son maître, terne et gris, fabriqué d'éléments ordinaires récupérés parmi les détritus de son environnement habituel ficelle, coque, bâtonnet etc.

B'4 L'enfant riche n'osait passer la grille, un sentiment de culpabilité et d'envie le faisait encore hésiter. Le plaisir intense qu'éprouvait l'enfant pauvre pour l'objet insolite, l'attirait profondément, subitement il lui proposa en échange son pantin de pourpre. Les bruissements, les murmures et les chuchotements du joujou s'éloignaient avec l'enfant chétif, jusqu'à ce qu'un silence angoissant et interminable lui rappelât sa solitude et son enfermement.

A'2 Les enfants inconnus et pauvres que vous rencontrez sur les chemins, libres et insouciants s'enfuiront chaque fois que vous leur proposerez une prison dorée. Ils s'éloigneront de vous, se défiant de ces échanges qui leur font perdre une once de liberté. Comme le font les animaux sauvages et libres vous les verrez s'échapper dès que quelque marché de dupes met en danger leur vie sans contrainte ni attaches.

A'1 Pourquoi pense-t-on toujours que les attributs de la pauvreté sont signes de malheur et de médiocrité?
 

Bac ou loft stories ?

Il est permis de penser que c’est Mme Oriol, à elle seule et à quelques admirateurs pétris de didactique formelle, que nous devons la surprenante promotion de ce type d’exercice à titre d’épreuve certificative au baccalauréat de français en 2002.

Encouragement à l’expression artistique, à la créativité, à l’émotion ? plaisir du texte ? développement du goût de la lecture et de la littérature ? développement de la confiance en soi ?

Bac ou télévision : dévoiement pervers d’une pratique sociale digne de sympathie et d’admiration ; dévoilement, d’avance voué à l’échec, du mystère intime d’une écriture.

Pascale Breugnot et notre " groupe d’experts " nous lancent dans une bien triste aventure.


Anne MF Sculfort

12/2001


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