Ce que nous ne devons pas savoir...
Libres explicitations sur l’affichage d’un tract "L'idée d'égalité dans l'éducation est une illusion complète" "Nous déclarons ouvertement que l'école en dehors de la vie [...] est un mensonge" "Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante
L’ affichage du tract "Si vous saviez..." (Sauver Les Lettres) dans la salle des maîtres de mon école provoqua l’indignation de certains collègues rompus aux "pédagogies nouvelles et actives". Pour eux qui ne comptent plus leurs heures et voient dans chaque nouvelle réforme ministérielle une œuvre révolutionnaire, une telle prise de position contre "la nécessaire modernisation" du système scolaire était inconcevable. Qui avait bien pu osé remettre en cause leur travail et leur investissement, certes réels, tant de fois portés aux nues par nos irréprochables IEN ? Eux, des complices ? Mais de quoi ? Etonnement, stupeur, colère ... Alors aux grands maux, les grands remèdes : on décroche ce qui fait mal aux yeux, bref, on censure. Vive altercation avec le directeur qui raccroche le tract sous la mention "Expression libre - N’engage que ceux qui écrivent". Conscient de ses prérogatives, il ne pouvait pas décemment compromettre toute l’équipe avec cet affichage "réactionnaire" et excessivement "droitier" (sic) ! Ces réactions, révélatrices de l'enracinement de la pensée unique et des nouvelles pratiques managériales qui ont la côte au sein de nos écoles, suscita une réponse écrite qui se proposait de présenter les véritables enjeux des réformes successives et les fondements de notre sentiment de révolte. Une révolte contre l’aveuglement de nombreux collègues, contre la récupération de pratiques humanistes, contre le formatage et l’endoctrinement. Une révolte contre la destruction et la marchandisation programmées de l’enseignement public. Contre l’émergence d’une société profondément dualisée, l’émergence d’un nouveau totalitarisme : l’adéquation totale de l’éducation du peuple et de ses élites aux exigences de la "guerre économique mondialisée" !
1) Réactionnaire ? Dans l’avant-dernier journal d’école, je lis que Jules FERRY a institué l’école publique, gratuite et obligatoire en 1882. Voilà une idée, pourtant vieille de 120 ans, que peu d’enseignants et de citoyens jugeraient comme "réactionnaire" voire issue d’un argumentaire d’extrême-droite ! De la même façon, penser que l’instruction, la transmission des savoirs disciplinaires est la véritable mission d’une école républicaine et émancipatrice (idée aussi vieille que la précédente) est-ce l’oeuvre d’esprits passéistes et nostalgiques de l’école de nos grands-pères ? Penser que la maîtrise de ces connaissances héritées des générations passées est le fondement de toute citoyenneté éclairée capable de s’affranchir des préjugés et des dogmes par l’analyse critique du réel, des discours et des images est-ce anti-progressiste ? Défendre que cette maîtrise ne sera rendue possible que par la présence d’un adulte qualifié, ayant autorité, et faisant preuve d’un haut niveau d’exigence envers ses élèves est-ce ringard ? Donner une place centrale à la mémoire, à la répétition, aux exercices structuraux et systématiques, à l’esprit d’analyse et de synthèse dans la construction des savoirs est-ce hérétique ? Croire que la véritable démocratisation de l’école ne se fera que si chaque individu, quelque soit la filière qu’il choisisse, a véritablement accès aux connaissances universelles est-ce rétrograde ? Pourtant voilà de "vieilles idées" bien peu présentes dans les discours des politiques, des inspecteurs ou des formateurs. Bien sûr, notre système éducatif et ses méthodes ont bien trop souvent servi à accentuer les inégalités sociales mais peut-on, au nom de la réforme et de la modernité, faire table rase du passé ? N’est-il pas paradoxal de faire de l’allégement des programmes et de l’abandon des disciplines la condition d’une démocratisation de l’école ? N’est-ce pas plutôt entériner ces inégalités, conforter la vieille "idéologie des dons" et se diriger peu à peu vers une dualisation de l’école (pauvres/riches ; manuels/intellectuels ; ignorants/savants) ? Si on regarde d’un peu plus près les réformes de l’école primaire, de l’orientation au collège, celles aussi du lycée professionnel ou du bac, il semblerait que cette intention soit devenue quasi manifeste ! Il me semble donc louable de refuser une éducation publique au rabais alors que se développent de façon exponentielle des formations privées et payantes de haut niveau, avec la bénédiction de nos dirigeants ! (voir point 5).
2) "Nouvelles" pédagogies ? Les pédagogies dites "nouvelles" sont nombreuses et n’ont bien souvent de "nouveau" que leur nom puisqu’il s’agit, pour la plupart, de pédagogies issues des courants militants et réformateurs des années 50 à 70 (Freinet, courant Montessori, Oury, Pierrelée, ...) ou de la psychologie de la première moitié du siècle dernier (Vigotsky, Piaget, Decroly...). Le tract de SLL ne critique ni l’ensemble de ces pédagogies ni les apports et l’humanisme de certaines d’entre elles mais il refuse l’approche purement constructiviste et la pédagogie par objectifs et compétences directement issue de la gestion managériale des "ressources humaines" en entreprise. Il ne s’agit donc pas de mener une charge anti-pédagos mais de tirer la sonnette d’alarme devant l’hégémonisme de ces approches dans les discours officiels et officieux et de refuser le développement de la "pensée unique" dans l’éducation. Comment ne pas voir que nous sommes aujourd’hui évalués sur notre capacité à découper le savoir en compétences et sous compétences et à le "différencier" en fonction du niveau des élèves et non sur notre qualification à donner un enseignement ! Comment ne pas voir que derrière les beaux discours sur l’autonomie ("apprendre à apprendre"), la motivation, les compétences et "l' enfant au centre du système" se dissimule une véritable remise en cause du rôle des enseignants dont "le statut coûte bien cher à la collectivité" ! L’accés au savoir et à ses promesses n’est-il pas motivant en soi ? L’enfant est-il si peu enclin à la découverte, à la recherche que l’on doive le "motiver" comme l’on motive les cadres peu productifs ? Doit-on se transformer en animateur de talk-show ou adopter l’éloquence d’un Lagaff pour motiver nos élèves et respecter leur culture d’origine ? Partir du vécu des élèves n’est-ce pas aussi entretenir et cautionner le marasme culturel et l’envahissement publicitaire dans lequel est maintenue de fait une part importante des enfants que nous avons en charge ? L’apprentissage est-il toujours un plaisir, un jeu ? N’implique-t’il pas une part importante de souffrance, de remise en cause profonde, de dépassement de soi et de ses origines ? Et donc de contrainte ? Etre rigoureux et exigeant avec ses élèves est-ce une violence insupportable comme le laissent entendre certains responsables politiques ou institutionnels? Et que comprendre dans cette nouvelle injonction "apprendre à apprendre" ? Savoir utiliser un didacticiel payant sur Internet, à la maison (définition de Microsoft) ? Se repérer dans une offre différenciée de fournisseurs de savoirs à la carte (définition du Medef) ? Etre employable dans la société de la connaissance (définition de la Commission européenne) ? Refuser le pouvoir et les privilèges indus des professeurs (définition de Claude Allègre) ? Apprend-on à apprendre à marcher, à parler,... ? Alors qu’apprenons-nous à apprendre à nos élèves ?
3) Formatage ? Voici peut-être l’un des points les plus polémiques du tract. Car s’il y a "formatage" et sélection des futurs enseignants en fonction de leur "conformité idéologique" on se rapproche alors de la notion d’endoctrinement chère à certains régimes totalitaires ou autoritaires ! C’est qu’il y aurait aussi des objectifs autres que ceux officiellement affichés ! Sans sombrer dans la théorie du complot, chère aussi à certains extrémistes, il est toutefois intéressant de se pencher sur notre passé et plus particulièrement sur l’histoire des missions confiées à notre noble institution : forger l’esprit national et colonial au XIXè, former des patriotes pour préparer la chair à canon de la Grande Guerre, "travail, famille, patrie" sous Vichy, instaurer le mythe d’une "France résistante" juste après, faire appeler "événements" une guerre coloniale qui n’ose dire son nom peu de temps plus tard,... Chaque époque a connu sa propagande d’Etat relayée par la "grande modeleuse de consciences" que peut-être l’école et son armada de hussards noirs. Serions nous exempts, à l’heure de la mondialisation libérale des économies et de la "guerre concurrentielle globalisée" (terminologie empruntée aux institutions internationales (OCDE, OMC,...) et européennes), serions nous exempts de cette mission d’endoctrinement qui a toujours accompagnée le système scolaire parmi d’autres missions plus nobles : socialiser, former et instruire ? Serions nous, nous-mêmes, dispensé de ce "formatage" dont bénéficièrent nos ainés, au sein des Ecoles Normales et autres Instituts de Formation ?
A ce sujet, ma propre expérience de l’IUFM ne contredit pas les propos de ce tract. A l’IUFM, j’ai appris que je devais parler le moins possible, ne pas transmettre mais "accompagner l’enfant dans son auto-socio-construction des savoirs". On ne m’a jamais appris à élaborer un cours structuré de grammaire, d’orthographe ou d’écriture ! On m’a inculqué le mépris des "anciens" : lors de nos stages, il ne fallait surtout pas hésiter à chambouler les progressions et l’emploi du temps, à révolutionner l’organisation des tables dans la classe (pas d’autobus !), à faire part de ce qui nous "avait choqué" dans la pratique de ces enseignants,... Un formateur nous a d’ailleurs dit, textuellement, que "nous risquions de reproduire les méthodes que nous avions connues au cours de notre propre scolarité" et "qu’il faudrait faire attention". Un autre m’avait proposé "d’arracher" un papier mentionnant un interdit pour les élèves dans l’école où je faisais mon stage pour, avait-il précisé, compléter "sa collection d’idioties" ! J’ai aussi appris à formuler une compétence et un objectif (à différencier du but !) pour une "séquence" mais rarement à élaborer un enseignement structuré sur le long terme. Bien sûr, j’ai aussi été (brièvement) formé aux NTIC afin de permettre aux "apprenants" de cliquer sur une interface électronique et de surfer sur le web. J’ai dû également me défaire "des mauvais réflexes traditionnels" lors des visites de stage ! Heureusement, l’IUFM n’est pas encore un monolithe idéologique et certains formateurs font entendre un son de cloche différent mais ils sont peu nombreux. En tout les cas, j’avais bien compris inconsciemment (et je n’étais pas le seul) qu’il ne fallait pas trop déroger à la doctrine locale si je voulais réussir mon oral professionnel lors du concours puis "valider" mes stages et ma formation par la suite. Alors formatage ou compréhensible désir d’imposer et de faire partager une réforme ?
4) Complicité ? Le tract de SLL parle surtout "d’aveuglement" ou "d’abattement" de nombreux professeurs. Il n’est nullement question de faire croire que des enseignants agiraient secrètement pour nuire aux élèves ou à l’enseignement !
Il me semble en effet que les discours exhortant à pratiquer des pédagogies nouvelles, innovantes (lesquelles ?), à utiliser les NTIC à l’école (pour le profit de qui ?), à mettre en avant et à "mutualiser" les "bonnes pratiques" (quelles sont les mauvaises ?), à mettre en œuvre des projets dépassant de loin notre rôle d’instruction, ces discours peuvent nous "aveugler" quant à notre mission première et à notre fonction, peut-être essentielle mais surtout modeste, au sein de la société. Ils peuvent aussi nous "abattre" devant l’ampleur de la tâche, l’accumulation des temps de concertation, le manque de considération des familles et la pression toujours plus grande pour faire de nous des enseignants "modernes", "adaptés à leur époque" (serions nous réellement des animaux préhistoriques ?). Mais le plus important je crois c’est que cette référence aux pédagogies humanistes (Freinet,...) ou, et surtout, managériales (projets, objectifs, compétences, résultats) sert essentiellement à camoufler le manque cruel et indécent de moyens qui affecte les écoles en Europe. Gel de l’emploi public, restrictions budgétaires, "rationalisation" des dépenses (devra-t’on bientôt justifier l’achat de livres scolaires avec des objectifs ronflants ?), décentralisation, "responsabilisation" des acteurs (sans parler du "dégraissage du mammouth" qui restera gravé dans toutes les mémoires) autant de formulations ambiguès pour mettre en œuvre les nouvelles directives européennes organisant le démantèlement des services publics afin d’arrondir les fins de mois des entrepreneurs et entreprenautes mondialisés. L’école ne sera pas épargnée à en croire les déclarations de la Commission Européenne et de l’OMC (voir point 5). Mais jusque ici tout va bien... Des preuves de cette récupération de "belles idées" au profit d’une toute autre ambition ? On pourrait bien sûr parler des "projets d’école" ou des "Contrats Educatifs Locaux" riches en détournements évidents de beaux idéaux mais je crois que la question des moyens et des effectifs est la plus parlante. "Deux études à haute tenue scientifique, l’une américaine ( STAR, 1985), l’autre anglo-saxonne (Blatchford, 2000) ont établi de manière irréfutable trois faits cruciaux. Premièrement, la réduction de la taille des effectifs scolaires (autour de 15 élèves par classe) dans les premières années d’enseignement est bel et bien un facteur crucial de réussite scolaire. Deuxièmement, les effets d’une réduction initiale de la taille des classes sont durables et semblent même augmenter au fil des années d’étude. Enfin, troisièmement, les deux études s’accordent sur le fait que la réduction de la taille des classes permet de réduire considérablement les écarts entre enfants de différentes origines sociales. Dans la perspective d'une volonté de démocratiser l'enseignement ce résultat est évidemment d'une importance extrême" ( pour plus de détails, voir le texte de Nico HIRTT "La preuve par STAR" sur le site de l’APED http://users.skynet.be/aped).
Pour autant, ces études et leurs résultats ont-elles été relayées par nos ministres, nos recteurs, nos inspecteurs qui n’ont pourtant de cesse d’invoquer la démocratisation du système éducatif? Ne nous sommes-nous pas plutôt vus sommer de mettre en œuvre la "différenciation" des acquisitions et des parcours scolaires, d’organiser les cycles, de décloisonner, d’alléger nos prétentions programmatiques, de favoriser le concret, le manuel, d’introduire les "nouvelles techniques de communication et d’information" , d’ouvrir l’école sur les partenariats associatifs ou privés, de faire des classes APAC et tout cela sans augmentation globale de moyens (mais avec un partage sélectif et rationalisé des enveloppes budgétaires !) et malgré un nombre croissant d’élèves dans nos classes ? Au nom du "réalisme économique", ne voyons-nous pas nos dirigeants profiter des départs massifs à la retraite pour réduire encore les effectifs ? Un enseignant qui a un mauvais "taux de réussite" aux évaluations nationales ou qui rencontre des difficultés dans sa classe ne serait-il pas plutôt étiqueté comme "n’ayant pas su adapter sa pédagogie à la réalité de sa classe, incapable de mettre en œuvre des pratiques innovantes pour la réussite de chacun, incapable de différencier sa pédagogie, de créer des synergies positives et une émulation salvatrice" ? Ne nous enferme-t’on pas dans le paradoxe de faire toujours plus avec moins ? On voudrait prouver que le système scolaire est incapable de remplir les missions qui lui sont confiées par le "peuple souverain" et qu’il faut donc en changer que l’on ne s’y prendrait pas autrement ! Et à quelle bon samaritain désintéressé pourrait-on donc confier cette noble institution représentant un marché de 2000 milliards de dollars à travers le monde ("le plus grand marché du XIXè siècle" dixit Allègre) ? Et pourquoi pas Nestlé déjà tellement investi dans l’éducation alimentaire des élèves ? Quoique que la concurrence semble battre son plein et, de toutes façons, J6M est déjà sur le coup ...
Non, il n’y a pas forcément complicité mais à l’heure où le contrat d’objectifs souscrit entre le Ministère de l’Education Nationale et la ville de Lyon prévoit, entre autres, "l’ouverture des enseignants sur le (au ?) monde économique", à l’heure où la Fondation Entreprise Réussite Scolaire (www.fers.asso.fr) où siègent des représentants de la mairie de Lyon et l’inspecteur d’académie en compagnie des représentants de Vivendi, IBM, TotalFinaElf, Bouygues, Suez, HP, ..., (par ailleurs prestataires de services éducatifs privés et payants !), à l’heure où cette fondation humaniste transforme des classes volontaires en "jeunes entreprises" ( avec rémunération des élèves en guise de motivation !) et forme les enseignants à la "culture d’entreprise" ne serions-nous pas devenus aveugles ?
5) Vous avez dit Jules FERRY ? L’affichage de ce tract n’avait nullement pour but de créer un clivage supplémentaire au sein de l’équipe ou de désigner qui que ce soit mais au contraire de susciter le débat, de nous interroger sur nos pratiques et sur l’école que nous pensons défendre. Et pourquoi pas de nous rassembler ! J’estime en effet que nous prônons, quelques soient nos pratiques et nos divergences, les mêmes valeurs : celle d’une école publique, laïque, gratuite, obligatoire et ... émancipatrice. Je voulais avant tout vous faire partager ma grande inquiétude, et celle de nombreux collègues, quant à l’avenir de l’école et aux menaces qui pèsent sur elle. Pour étayer mon propos, je me contenterai de quelques citations émanant d’organisations internationales, patronales, européennes ou de l’Etat français. Des citations éclairantes par leur cynisme mais surtout par les représentants du pouvoir qui les énoncent (l’ensemble de ces citations est issu de l’article de Gérard DE SELYS, "L’école grand marché du XXI è siècle" http://www.lemondediplomatique.fr/1998/06/DE SELYS/10584.html. ainsi que du livre de Nico HIRTT "L’école prostituée, l’offensive des entreprises sur l’école", ed. Labor, 2001; l’ensemble des textes cités étant disponibles sur les sites de chaque organisation).
a) Pour situer le décor • "L’éducation et la formation sont considérées comme des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l’entreprise." ..." L’industrie n’a qu’une très faible influence sur les programmes enseignés."... Les enseignants auraient "une compréhension insuffisante de l’environnement économique, des affaires et de la notion de profits. Ils ne comprennent pas les besoins de l’industrie."... Industrie et écoles devraient "travailler ensemble au développement de programmes d’enseignements : apprentissage à distance, didacticiels". L’ensemble de cette stratégie doit déboucher sur une "meilleure adéquation de l’enseignement" aux exigences de l’industrie, une préparation au "télétravail", une réduction des coûts de formation en entreprise. (ERT, Européan Round Table, puissant groupe de pression patronal auprès de la Commission Européenne - Rapport "Education et compétence en Europe", 1989). • "La responsabilité de la formation doit, en définitive, être assumée par l’industrie. Le monde de l’éducation semble ne pas bien percevoir le profil des collaborateurs nécessaires à l’industrie ... L’éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique. Les gouvernements nationaux devraient envisager l’éducation comme un processus s’étendant du berceau au tombeau ... L’éducation vise à apprendre (tiens!tiens!) non à recevoir un enseignement... Nous n’avons pas de temps à perdre." (ERT - Rapport "Une éducation européenne, vers une société qui apprend", réunion du G7, Bruxelles, 1995). Jospin (le candidat) a entendu le message : "apprentissage tout au long de la vie" priorité du prochain quinquennat (Journal de France 2 - Mars 2002). Priorité, parmi d’autres, qui bénéficia d’un satisfecit d’Ernest-Antoine SEILLIERE lors d’une conférence de presse du MEDEF le 26 mars 2002 ! Mais au fait qui n’apprend pas tout au long de sa vie ? Ah ! Vous entendez peut-être par là apprendre toute sa vie l’histoire, la littérature, les sciences, ... enfin la culture avec un grand C ? Mais le monde a changé, il faut vous adapter un peu les pédagos ! Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une nouvelle ère, celle de "la société de la connaissance" ! Aujourd’hui ce que les gens veulent c’est trouver un emploi, être "employables", vous comprenez ? L’éducation devra s’adapter et enseigner la culture d’entreprise, le télétravail, les interfaces électroniques, les langues dominantes des économies développées, les habilités manuelles, les images, la lecture fonctionnelle, les mathématiques appliqués... ! Voilà les savoirs nécessaires à "des collaborateurs" efficaces, flexibles et modelés dés la maternelle sur les exigences des industriels !
• Le rôle des pouvoirs publics devra se limiter à "assurer l’accés à l’apprentissage de ceux qui ne constituerons jamais un marché rentable et dont l’exclusion de la société en général s’accentuera à mesure que d’autres vont continuer de progresser." !!! (OCDE !! Table ronde "Adult learning and Technology in OECD Countries", 1996). Donc rien à craindre pour nos emplois (?), on aura toujours de quoi nous occuper ! Mais il faudra certainement alléger les programmes pour cette population d’inutiles... Ah ! L’enseignement de l’ignorance, tout un programme qui nécessitera une pédagogie nouvelle ! Et pour les autres ? Il y aura l’excellence, la transmission des savoirs, l’exigence et une saupoudrage d’esprit critique. A condition d’avoir les moyens, bien sûr ! • "Tous les services d’intérêt collectif, notamment l’enseignement, la santé, les diverses formes de protection sociale, ... , sont transférés à la sphère marchande du secteur privé. Les secteurs en plein essor de la santé, de l’enseignement et de l’assurance étant aux mains d’entreprises privées, les contraintes budgétaires du secteur public devraient diminuer, d’où une baisse des taux d’intérêts et, de ce fait, des charges financières moindres pour les investisseurs privés." (OCDE, "Les technologies du XXIè siècle", 1998).
b) Et notre belle Europe ? • "Le rapport de l’ERT (1995) a insisté sur la nécessité d’une formation polyvalente incitant à "apprendre à apprendre" tout au long de la vie (encore ??)" (Commission européenne (CE) - "Livre blanc sur l’éducation et la formation", 1995). Comme quoi le patronat sait se faire entendre lui ! • Le programme Socrates (5,6 milliards de francs de budget communautaire) vise ainsi à "donner une dimension européenne à l’acquisition de connaissances à domicile." (CE - Journal des Communautés européennes, 1995). Plus besoin d’école, ni de programmes, les industriels s’en occupent, directement chez vous ! • "L’enseignement à distance est particulièrement utile pour assurer un enseignement et une formation rentables. Le monde des affaires devient de plus en plus actif dans ce domaine, soit en tant qu’utilisateur et bénéficiaire de l’enseignement multimédia et à distance, soit en tant que concepteur et négociant en matériel de formation de ce type." (CE, "L’éducation et la formation à distance", 1990). Depuis le temps qu’on vous dit qu’il faut rentabiliser votre enseignement ! • Il est nécessaire "d’engager des actions pour étendre la portée, l’impact ainsi que les applications de l’apprentissage ouvert et à distance pour rester compétitif au niveau du marché global ." ... La "réalisation de ces objectifs exigent des structures d’éducation qui devraient être conçues en fonction des besoins des clients. Une concurrence s’instaurera entre les prestataires de l’apprentissage à distance." (CE - "Mémorandum sur l’apprentissage ouvert et à distance", 1991). Pour favoriser cet apprentissage à distance tout au long de la vie la Commission lance en 1994, le programme Leonardo Da Vinci (budget initial : 4,1 milliards de francs).
c) Stratégies. • "L’apprentissage à vie ne saurait se fonder sur la présence permanente d’enseignants" mais il doit être assurer par des "prestataires de services éducatifs." (OCDE op. cit. , 1996). On ne saurait faire plus limpide ! • l’OCDE préconise également "un engagement plus important de la part des étudiants dans le financement d’une grande partie des coûts de leur éducation" (1996). Gratuite vous disiez ? Et si on vous proposait de créer, en marge de réseaux d’enseignements publics largement marchandisés et réduits à dispenser une éducation de base (lire, écrire, compter + utiliser une souris), un vaste système, privé et commercial, de télé-enseignement? Mais non, vous savez bien que tout cela est strictement réglementé et que ça dépend des compétences nationales des états, il ne faut pas se moquer du monde ! Ah oui ? Mais la Commission et ses juristes ont réponse à tout : "Le traité CEE prévoit une action de la Communauté dans le domaine de l’éducation et de la culture. Cette disposition limite donc les compétences nationales. L’enseignement privé à distance est un service. Or la libre prestation des services est garantie à l’article 59 du traité. Il est donc possible de la faire valoir contre les restrictions imposées par les Etats membres." ( CE, 1996) • Oui mais il y aura des résistances de la part des familles, des enseignants ! Ah bon ? Vous oubliez le paradoxe des moyens : donner moins pour faire plus ! C’est l’OCDE qui le dit, alors! "Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de services, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités... Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut ponctuellement et progressivement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population." (OCDE - "La faisabilité politique de l’ajustement" Christian MORRISSON, 1996). Et moi qui me croyait parano ! • Et les diplômes alors, c’est bien l’Etat qui s’en occupe ! Abolir autant de législations qu’il y a d’Etats prendrait des années ! Oui mais la Commission, qui donne ses recommandations au Conseil des ministres, fait assaut d’imagination: "la carte d’accréditation des compétences" ! Il s’agit de la deuxième phase du programme Leonardo Da Vinci. Il s’agit "d’assurer à chacun une reconnaissance de ses compétences par un système flexible et permanent d’accréditation des unités de connaissance qui permette à quiconque d’avoir ses connaissances ou son savoir-faire validés sur une carte de compétences personnelles. Ces cartes deviendront le véritable passeport pour l’emploi." (CE, doc interne, "The European Skill Accreditation System, ESAS"). • En 1996, l’OCDE intervient auprès des ministres de l’éducation des Quinze : "Les étudiants deviennent des clients et les établissements des concurrents luttant pour obtenir une part de marché. Les établissements sont incités à se comporter en entreprises... Les étudiants doivent payer tout ou partie du prix de leur cours." (OCDE, "Les technologies de l’information", 1996). Ça a le mérite d’être clair ! Alors attelons-nous à nos futurs projets d’école, développons un marketing offensif pour battre l’école voisine et lui piquer ses clients car après l’enseignement supérieur, viendra le lycée, le collège et l’école primaire.
d) Et les NTIC dans tout ça ? • "Il n’y a pas de temps à perdre. La population européenne doit s’engager dans un processus d’apprentissage tout au long de la vie...(ça suffit !) L’usage approprié des TIC dans le processus éducatif va imposer d’importants investissements en termes financiers et humains. Ils généreront des bénéfices à la mesure des enjeux... Il faudra que tous les individus qui apprennent s’équipent d’outils pédagogiques de base, tout comme ils ont acquis une télévision." (ERT, "Investir dans la connaissance", 1997). En france, Allègre puis Lang ont déjà fait une bonne partie du boulot. C’est sympa ça ! Et ceux qui ne veulent pas s’équiper ? Au goulag ! • Les dirigeants européens sont d’accord : il faut "introduire en Europe une culture numérique soutenue par un esprit d’entreprise" ... il faut "faire entrer tous les citoyens, foyers, entreprises, écoles et administrations dans l’ère numérique et veiller à ce que l’ensemble du processus gagne la confiance du consommateur." (CE, Conseil européen extraordinaire de Lisbonne, mars 2000). Qui a dit totalitarisme ? Mais non ! Ayez confiance ! Ayez confiance ! (30000 répétitions téléhypnopédiques annuelles de 5 à 18 ans ). • Et si je veux pas ? Edith CRESSON, ancienne ministre socialiste et ancienne Commissaire européenne, expliquait dans le film "Le cartable de Big Brother" (diffusé sur France 3), qu’il y a 3 sortes d’enseignants : ceux qui maîtrisent l’informatique, ceux qui sont prêts à apprendre et puis les autres. "Ceux-là, il faudra les remplacer." Qui a dit chasse aux sorcières ? Alors, à vos clavier que ça vous plaise ou non, que ça ait une utilité pédagogique ou non (aucune étude n’a réussi encore à le démontrer), on s’en fout car les "bénéfices seront à la mesure des enjeux" !
e) Pour terminer en beauté : Claude ALLEGRE • En février 1998, il a déclaré avoir pour objectif "d’instiller cet esprit d’entreprise et d’innovation qui fait défaut" dans le système éducatif français. "Nous allons vendre notre savoir-faire à l’étranger, et nous nous sommes fixés un objectif de 2 milliards de chiffre d’affaires en trois ans. Je suis convaincu qu’il s’agit là du grand marché du XXIè siècle." Je ne savais pas que l’Etat français et l’Education Nationale étaient des multinationales mais si c’est un ministre qui le dit ! Et ce "nous" dont il parle c’est le peuple souverain ou il fait référence à son siège à l’ERT ? De toute façon c’est pas grave puisqu’on l’a fait partir et que c’est ce gentil Jack LANG, qui aime tant la jeunesse qui a pris la suite des opérations. D'ailleurs, il a beaucoup d’IDD dans son sac... Affaire à suivre...
Guillaume SILVANO
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