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Les compétences des " experts " en matière d’image

Le programme de Lettres en Seconde, dans " Objectifs ", s’attache à dégager les spécificités du discours de l’image et à mettre en relation le langage verbal et le langage visuel.

Une prétention de cette envergure peut prêter à sourire, ne serait-ce que dans la pratique de l’enseignement plasticien du premier cycle. En effet, prendre à partie l’image fixe, bien plus insaisissable et fuyante qu’on ne le pense dans les couloirs du Ministère, est une nécessité à laquelle ont été confrontés les chercheurs et didacticiens en Arts Plastiques depuis une trentaine d’années.

Les objectifs du nouveau programme de français de Seconde insistent sur " la critique du discours de l’image comme part importante de la maîtrise des discours." Il serait pertinent de casser ce type de débat convenu sur l’image, c’est-à-dire parler sur, de, et à propos d’elle, pour en questionner le sens de la représentation. C’est un raisonnement plat faisant office de doublure verbale (même critique) de l’icône, alors qu’au contraire, il est nécessaire de travailler sur le sens comme processus.

Il apparaît que dans les propositions d’objectifs et d’expérimentations à propos de l’image, les textes officiels reprennent l’idée des sémioticiens selon lesquels l’icône est aussi un texte. Ce point de vue est décourageant dans la mesure où il est en décalage, depuis le début du XXème siècle, et fait état d’une banalisation de la pensée selon laquelle la chose littéraire n’est compréhensible que si elle est considérée, entre l’écriture et son symétrique la lecture, comme une opération de tissage du sens.

Les images font appel, dans leur fonction et à leur manière (canevas graphique, coloré, formel) à un agencement où tout réseau de va-et-vient constitue une trame s’inscrivant dans une interférence de sphères variables qui sont celles du concept (la pensée), du percept (le visible), de l’action (l’agir). Le concept imageant articulant le plastique et le sensible serait à découvrirdans l’interaction de ces trois sphères variables.

Les principales interrogations sur les différentes stratégies de lecture de l’image posent les problèmes de définition du statut de l’image (vecteur médiatique manipulé ou production artistique). Il serait souhaitable que les concepteurs des programmes puissent percevoir que la question de l’image construite bidimensionnelle a cessé d’exister dans son concept initial dès 1913 avec les premiers ready-made de Marcel Duchamp. L’identification des propositions des avant-gardes des siècles passés et du temps présent concernant l’image fait référence à la trace métaphorique qui l’imprègne, la description ou le discours ne pouvant égaler la puissance de cette métaphore.

L’évidence peut s’émousser lorsque les concepts de lecture changent ; en se situant dans la dimension de l’histoire culturelle des sociétés, elle se manifeste dans la possession d’un outillage mental, allant des conceptions historiques de Vasari (idéal de beauté) jusqu’au tressage d’un métalangage déterminant chez Rosalind Krauss (L’originalité des avant-gardes et autres mythes modernistes).

Au regard de la complexité de sa lecture, l’image est retorse, et le fil d’Ariane mêlant la perception et le signifié qui en explore le labyrinthe nous soutient dans notre périple vertigineux de lisibilité.

A l’évidence, les rédacteurs du projet n’ont pas bien cerné la difficulté de l’entreprise articulant le discours littéraire et l’image (cf. l’exemple réducteur donné dans le Paolo et Francesca d’Ingres). Pour ouvrir davantage l’espace de questionnement sur l’image et la problématique même de la lecture, Gilles Deleuze écrit : " On nous fait croire à la fois que les problèmes sont donnés tout faits et qu’ils disparaissent dans les réponses et les solutions… ". L’objet artistique comme l’image nous échappant, il est possible de les circonscrire en les disposant dans un champ interrogatif unifié par un problème, en les plaçant dans les conditions d’existence, d’observation de ce qui en eux fait sens.

Il est aussi possible de rendre explicite le contenu de l’image tout en sachant que " construire du sens n’est jamais que déconstruire des significations " (Jen-François Lyotard). Le problème de la lecture plastique est ordonné autour de l’oscillation entre le faire-voir (montrer) et le voir-faire (regarder).

L’image produite pour transformer du savoir est une machinerie plus complexe que le simple effet reçu, la manipulation des apparences révélée par l’image peut conduire ceux qui n’en maîtrisent pas les différents aspects à banaliser de faux problèmes ou s’inquiéter éventuellement du sens coloré de l’anamorphose !

Derrière quel bruit de fond imageant ou quelle fonction poétique les auteurs du programme entendent-ils dégager un croisement réflexif entre littérature et image ? La " maîtrise de l’image " peut-elle se résoudre à en énoncer le sens le plus rebattu ? La méthodologie de lecture des textes est elle transposable dans le champ de l’œuvre non littéraire ?

Y répondre positivement, à travers la lecture de ce qui est énoncé ci-dessus, peut apparaître comme une démarche contradictoire d’amateur, ou un jeu dérisoire de perversion.

P. B., professeur d’Arts Plastiques en lycée.


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