Franchir le Rubicon

Résumé de l’émission Répliques, du 22 juin 2002 sur France-culture, animée par Alain Finkielkraut.


Thème : Enseigner les Lettres aujourd’hui.

Invités : - Marc BACONNET, ancien Doyen de l’Inspection Générale de Lettres, membre du Comité National des Programmes. Mireille GRANGE, professeur de Lettres en Zone d’éducation prioritaire, membre du collectif Sauver les Lettres.

     Cette émission a permis d’aborder trois points essentiels : les apprentissages fondamentaux, les innovations pédagogiques comme les séquences et les Itinéraires de Découverte, la place de la littérature dans l’enseignement actuel du français.


I ) Les apprentissages fondamentaux :

     Alain Finkielkraut lance l’émission avec une anecdote : il raconte comment des élèves n’ont pas pu traiter un sujet de philosophie parce qu’ils ignoraient le sens de l’ expression " tenir lieu de ". Cette anecdote montre bien à quel point l’indigence du vocabulaire des élèves est source de leurs nombreux maux.

     Mireille Grange confirme la pertinence de cette anecdote en citant des chiffres et notamment une statistique de la Direction de l’Evaluation et de la Prospective de l’Education Nationale, datant de 1997 : " 62% des enfants entrant en sixième, ne peuvent comprendre les consignes contenues dans un texte simple. " On voit par l’exemple cité par Alain Finkielkraut, que le passage au collège et au lycée n’améliore pas toujours les compétences des élèves en matière de vocabulaire et de maîtrise de la langue. D’ailleurs, selon Madame Weinland, actuelle doyenne de l’Inspection Générale de Lettres, les " 13% d’élèves qui entrent en sixième en ne sachant pas lire, n’ont pas terminé leurs études. " (sic ! )

     Mireille Grange, à ce propos , incrimine les méthodes d’enseignement employées.

     Marc Baconnet insiste, quant à lui, sur le défi de la massification de l’enseignement : cinq millions d’ élèves, du collège au lycée. Il refuse de faire porter la responsabilité aux méthodes d’enseignement contrairement à Mireille Grange et à Alain Finkielkraut qui pensent qu’elles font partie du problème.

     Sont ensuite évoqués les problèmes de la dictée et de l’enseignement de l’orthographe et de la grammaire : A. Finkielkraut pense la dictée en perte de vitesse, alors qu’il s’agit d’un excellent moyen de formation pour les élèves, dans la mesure où elle éduque leur attention et les met en contact avec de grands textes ainsi que le souligne aussi Mireille Grange. A. Finkielkraut cite alors une phrase de Madame Katherine Weinland, qui parle " d’hégémonie dommageable de la dictée ".

     Marc Baconnet dit que l’enseignement de l’orthographe se devait d’être repensé et il allègue la perte d’attention des élèves .

     Mireille Grange nie cette perte d’attention des élèves, alors qu’elle enseigne en zone d’ Education Prioritaire et qu’elle n’ est pas confrontée à ce problème. En revanche , elle met en accusation l’enseignement de la grammaire qui est proposé au collège, c’est à dire la grammaire de l’énonciation, préférée à la grammaire de phrases, dans une perspective globale. Il reste que certains élèves ne savent pas reconnaître un nom d’un verbe ou d’un adjectif : pour M.G., cet enseignement revient à construire une maison par le toit selon les méthodes des célèbres architectes swiftiens.


II ) Les séquences et les Itinéraires de Découverte.

     Mireille Grange accuse le zapping et le manque d’approfondissement et d’étude systématique de la langue, induit par l’enseignement en séquences, imposé aux professeurs de collège depuis de nombreuses années déjà.

     Marc Baconnet dit que la séquence est conçue pour les élèves et non pour les professeurs en fonction d’un objectif unique, pour savoir où l’on va et " donner du sens " à l’enseignement ".

     Mireille Grange rétorque que précisément ses élèves de Zone d’ Education Prioritaire se disaient déroutés par l’enseignement en séquences et qu’ils s’y retrouvaient au contraire, si la morphologie, l’orthographe et les autres rubriques, apparaissaient chacune à sa place dans leurs classeurs.

     Marc Baconnet se fait alors menaçant en prétendant que le texte sur les séquences est un texte de la République et qu’on ne peut donc pas l’ignorer ni franchir le Rubicon qu’il constitue.

     Mireille Grange répond qu’elle " franchit le Rubicon " tous les jours, parce qu’elle croit plus urgent d’instruire les élèves que de plaire aux inspecteurs.

     Elle fournit un exemple de séquence sur le récit, tiré du manuel Parcours Méthodiques Hachette quatrième, séquence qui montre que les textes étudiés ne le sont qu’en fonction du cadre spatio-temporel, de la place du narrateur et du système des temps, cette étude se répétant à l’infini pour tous les textes convoqués à l’occasion de cette séquence .

     En fin d’émission, Alain Finkielkraut ironise sur le contenu des Itinéraires de Découverte imposés dès la rentrée de septembre 2002 en classe de cinquième, alors qu’il y a " état d’urgence " dans l’étude de la langue . Ces Itinéraires de Découverte, sont mis en accusation parce qu’ils obligent à pratiquer l’ interdisciplinarité, à disperser des savoirs non acquis au sein des disciplines. Marc Baconnet dit qu’ils " ne recouvrent qu’un moment dans les études des élèves " ; Mireille Grange a le dernier mot sur cette affaire qui aurait mérité un plus ample développement , en disant qu’ à cause d’eux, les horaires des disciplines dont le français, sont passés aux " horaires plancher ", c’est à dire aux horaires minimum.

 

III ) La place de la littérature  dans l’ enseignement du français :

     Alain Finkielkraut note que l’admiration préalable pour les grandes œuvres, a disparu au profit d’une " ère du soupçon " pesant sur les auteurs . C’est ainsi que la " pragmatique ", c’est à dire la théorie selon laquelle un écrit a pour fonction principale de manipuler le lecteur, a pris le dessus dans l’étude de la littérature, avec l’introduction massive de l’ argumentation. Cette approche des textes est liée à l’influence des théories de Pierre Bourdieu sur la " reproduction " par l’école, des élites sociales. Pour en finir avec cet élitisme supposé, on se cantonne dans un pur jargon technique, un formalisme, susceptibles " d’objectiver " les contenus des textes. Ce formalisme s’établit au détriment de la compréhension du sens des textes , désormais dépouillés de leur substance nourricière.

     Mireille Grange insiste sur la place prise par ce jargon et par l’applicationnisme béat de grilles préétablies, sévèrement critiqué par Gérard Genette lui-même dans un article récent du journal Le Monde. Elle déclare aussi que les nouvelles instructions officielles concernant les programmes des lycées , sont technicistes et boulimiques.

     Marc Baconnet plaide pour le jargon qui, selon lui, permet des gains de temps. Il réfute totalement l’accusation portée contre les nouveaux programmes des lycées et insiste, au contraire, sur leur simplicité et leur lisibilité.

     Mireille Grange revient à la charge en relevant le caractère obsessionnel des notions de " genres "et de " registres " quasiment psalmodiées dans les Instructions Officielles.

     Alain Finkielkraut renchérit : " les textes littéraires sont secondarisés et deviennent des prétextes " . L’étude de l’expérience humaine qu’ils renferment est occultée par la mise en œuvre d’une technique desséchante.

     Mireille Grange insiste sur ce point : l’enseignement secondaire , selon elle , serait envahi par les experts. Contrairement à un credo largement répandu, ce n’est pas l’enfant qui est au centre du système mais bel et bien les experts, dont le champ des études théoriques a débarqué en force dans l’analyse des textes notamment . Elle réclame d’urgence le retour du savoir et du bon sens au centre du système.

     Marc Baconnet prétend que le bon sens n’a jamais déserté les rangs et que les nouveaux programmes du lycée notamment, sont là pour le prouver.

     Alain Finkielkraut cite alors Alain Viala, président du Groupe Disciplinaire de Lettres qui écrit qu’ il convient de donner de " l’autonomie dans le débat d’opinion " : tel est, selon lui, l’enjeu principal de l’enseignement du français.

     Mireille Grange réagit en exposant les contradictions du Professeur Alain Viala qui prétend à la fois que les élèves du lycée sont dans une précarité linguistique qui les empêche de comprendre les textes, et que " l’enseignement de la langue ne doit pas être un préalable à l’étude de la littérature. " Elle demeure perplexe.

     En conclusion de cette émission, il apparaît que l’étude de la langue, pourtant primordiale , ainsi que de multiples constats chiffrés l’ont démontré, n’est pas faite avec la rigueur qui s’impose . Le travail en séquences, devenu une obligation pédagogique pour les professeurs, empêche non seulement un enseignement systématique et raisonné de la langue, mais conduit aussi à la parcellisation de la littérature : les textes, au collège , n’existent plus que pour être enfermés dans des schémas d’explication préétablis et valables pour tous les textes ; les textes, au lycée, enfermés dans des " objets d’étude ", n’ont plus d’existence autonome, ils sont au service de " l’objet d’étude " devenu premier et lui même soumis à l’étude des " genres " et des " registres " . La langue et la littérature sont donc muselées : la dimension humaine et existentielle de la littérature est évacuée et le bon usage de leur langue maternelle n’est pas vraiment transmis aux élèves. C’est ainsi que se préparent, dans le sein de l’école de la république, des esprits perméables à tous les credo de la mode, des esprits qui ne réfléchissent plus mais sont tout juste capables de répéter, sans les comprendre, des théories linguistiques détachées de leur contexte universitaire .

M.G.
07/2002