Deux plaidoyers pour la littérature destinés à soutenir le Collectif Sauver Les Lettres
Texte de soutien à Sauver les Lettres de Jacques Lacarrière.
A l'inverse de la musique qui nous inonde quotidiennement dans la rue, les magasins, les gares, les trains, les avions et même les répondeurs téléphoniques des maisons d'édition, la littérature ne vient jamais spontanément à nous. Il faut aller vers elle.
A quoi peut bien servir un livre, si ce n'est à permettre de réfléchir et de rêver. Pour moi, les deux sont indissociables. Ce qu'on nomme la littérature n'est pas un genre ou une activité extérieure à la société, au contraire elle en est le miroir, le témoin, le complice. Je n'ai évidemment aucune solution toute faite à proposer pour que les jeunes d'aujourd'hui cessent de s'en détourner et prennent goût à la lecture mais il est évident que l'école est le meilleur moyen pour la promouvoir et la soutenir.
Ce lien entre un livre et un lecteur restera toujours une affaire personnelle car le livre est un espace de liberté où chacun peut et doit inventer sa lecture. Alors que beaucoup de média nous enferment et nous conditionnent, le livre nous ouvre les portes de l'imaginaire. La littérature n'est ni d'hier ni d'avant-hier, elle n'a pas d'âge et nous est donc contemporaine. C'est elle, ce sont eux, les auteurs, qui sont les valeurs sûres de notre vie, pas les cours de la Bourse de New-York ou de celle de Tokyo. Et puis, rien n'interdit d'associer la littérature à l'enseignement scientifique. Il n'y a entre elle et la science aucune hostilité ni aucune incompatibilité. L'une et l'autre sont deux voies parallèles pour tenter de comprendre le monde. Il y a quatre outils essentiels à tout homme curieux de ce (et de ceux) qui l'entoure(nt) : le microscope, le télescope, le livre et la poésie. C'est finalement tout cela que contient le mot littérature. Avec, c'est vrai, cette écharde en lui qu'est le mot nature. Mais cela est une autre histoire !
Jacques Lacarrière
Texte de soutien à Sauver les Lettres de Jean Romain.
J'avais connu jadis un homme en tout point admirable, grand lecteur et plaisant compagnon, buveur honnête et esthète à sa façon, qui affichait la curieuse habitude, non pas de tourner les pages de son livre, mais de les arracher une fois lues, et de les détruire. C'était comme si, par cette politique de la terre brûlée, il ne voulait pas qu'on pût les lire après lui. Il arrivait ainsi au bout de sa lecture rempli de souvenirs mais allégé de toute substance matérielle. J'en ai nourri, vous l'imaginez, quelque inquiétude jusqu'au jour où m'est apparue, lumineuse, l'évidence que seule la mémoire est capable de répondre à un livre, et de le recomposer selon ses propres lois, ses propres désirs. Lui-même lu et devenu mémoire vivante, ce livre n'avait donc guère de raison de durer autrement. Il n'était plus qu'une âme débarrassée d'un corps désormais encombrant. Au fond, il faut connaître par le cœur les grands livres, et c'est cette dimension qui leur confère leur côté inégalable. Ainsi lire est un rituel, et tout lecteur, une sorte d'officiant.
Mais tout le monde n'arrache pas les pages lues.
D'ailleurs George Steiner nous rappelle, en commentant le beau tableau de Chardin, Un philosophe occupé à sa lecture, que la vie de l'homme se mesure en années, celle des livres, en millénaires. Étonnante disproportion qui plonge le lecteur sérieux dans une rêverie sans fin. Demain, peut-être après-demain, nous serons morts. Le livre, lui, plus solide que le marbre, plus résistant que le bronze, peut sans broncher attendre des siècles avant qu'on ne vienne le réveiller et le mettre au grand jour de l'intelligence. Aussi Chardin a-t-il raison d'habiller de pied en cap son philosophe qui lit, recueilli comme s'il se rendait à une cérémonie unique. La lecture est une rencontre et une action : celui qui lit un grand livre sent l'obligation de lui répondre car un grand livre nous lit autant qu'on le lit. Tel est le mystère du silence de la lecture, présence vivante des voix qui jamais ne se taisent.
Dans un monde qui désormais dédaigne les rites, refuse de décentrer la subjectivité et craint le silence, les lettres paraissent parfois un peu anachroniques, c'est-à-dire que les pages sont bel et bien arrachées, mais cette fois-ci avant même qu'on ne les lise.
Jean Romain
Réponses des auteurs contactés
Bien reçu votre lettre. Je l’ai lue et relue, je suis allé
faire un petit tour de périph' sur votre site. Vous avez
sûrement raison et votre combat, si combat il y a, est
sûrement juste même si, à titre personnel je reste un individu
solitaire et anar : qui veut lire lira toujours, et pour
faire lire Pessoa par la fille deuxième géné d’une famille
monoparentale analphabète… hum). Mais le problème n’est pas
là. Pour l’instant, en tout cas, je me propose de faire passer
votre adresse site à mes amis écrivains (polar et sf) à qui je
l’enverrai en envoi groupé (je réunis environ 30 à 40
correspondants réguliers). Voilà !
A bientôt ?
Jean-Pierre Andrevon
Bien entendu, je soutiens votre collectif et vous pouvez me
compter parmi les vôtres. Je suis comme vous très en colère et
je soutiens aussi le collectif des philosophes pris à la
gorge.
Très
solidairement.
Élisabeth
Badinter
Je réponds tard à votre lettre du 13 février. Elle m’a
frappé […]. J’ai été enseignant, je me suis ensuite occupé
longuement d’adolescents handicapés. Je me suis alors rendu
compte des problèmes qui se sont aggravés depuis.
J’ai 88
ans, je mène une vie retirée, toute consacrée, selon mes
forces, à l'écriture. Si vous croyez que je puis vous aider
encore, je le ferai volontiers. Faites-moi
signe.
Henri Bauchau
Comment ne pas partager votre inquiétude devant la
marchandisation du monde et la dérision qui l’accompagne. Il
semble que sous la poussée de la logique commerciale, des
produits, comme on dit, soient en voie de passer pour de la
littérature et ce qui mériterait plus justement ce nom relégué
à la périphérie. La puissance des médias est
écrasante,
l’incurie des politiques évidente. Je ne peux
qu’approuver votre initiative tout en redoutant que la
littérature, comme tant de fois dans notre histoire, ne doive
mener une existence occulte, aux catacombes, tandis que
l’obscurantisme règne à la surface. Je vais demander à mes
enfants de me conduire sur votre site (je suis de la vieille
école).
Pierre
Bergougnioux
Merci infiniment pour votre lettre. Je partage tout à fait
vos inquiétudes quant à la dégradation du niveau scolaire et
le mépris où sont tenus les textes littéraires. Je crains que
le profit ne soit pas le principal motif de ce phénomène mais
une certaine conception infantilisante de l’éducation qui
refuse d’imposer aux enfants le moindre effort. C’est le
triomphe du crétinisme plus que du mercantilisme. J’adhère
donc tout à fait à votre association. Bien à
vous.
Pascal Bruckner
Votre discours ne me paraît nullement catastrophiste, ni la
menace que vous évoquez chimérique. C'est donc sans la moindre
hésitation que je vous fais part, ainsi que vous m'y invitez,
de mon soutien le plus complet.
Veuillez croire à mes
sentiments les meilleurs,
Renaud Camus
Croyez bien que je partage vos préoccupations. Par ailleurs
j’ai cessé de croire depuis longtemps que l’école et la
littérature pouvaient avoir rien de commun. La littérature
bien comprise à l’école ne ferait-elle pas imploser
celle-ci ? N’est-elle pas essentiellement en lutte contre
tous les systèmes établis ?
Il y a d’excellents
professeurs de lettres. L’écolier qui a la chance de faire une
telle rencontre en verra peut-être sa vie bouleversée. Ce ne
sera jamais, à mon sens, une question de programmes ou de
manuels scolaires.
À la fin de tout, les amateurs de
littérature se réfugieront avec vous, impasse du chemin vert,
bien nommée, pour organiser la contre-attaque.
Bien
cordialement,
Éric
Chevillard
Tout à fait d’accord avec votre analyse.
Cela dit,
quelle forme concrète, selon vous, devrait et pourrait
prendre
cette résistance d’évidence
nécessaire ?
Cordialement,
attentivement.
Régis
Debray
Merci pour votre lettre du 29. Je partage vos descriptions,
conjectures, diagnostics — je ne dis pas "inquiétudes" — car
nous sommes bien au-delà — ce sont des certitudes. À tel point
que toute "réaction" est vaine et ajoute à l’arrogance des
politiquement-corrects. La "résistance" (terme que j’emploie
souvent, et nous ne sommes pas les seuls !) doit passer
par d’autres chemins (des inventions) plutôt que par des
réactions.
Michel Deguy
Un mot pour vous dire que j’ai bien reçu votre lettre du
2 février et que je
partage bien sûr votre souci et
approuve votre action.
Alain Demouzon
J'ai lu avec attention les documents que vous m'avez
envoyés - et sans parvenir à y trouver un élément de
désaccord, de divergence ou de réprobation, bien que je ne
sache toujours pas ce que peut bien être "LA littérature"
!...
Je m'associe donc favorablement à votre (vos)
manifeste(s).
Bien
cordialement,
Alain
Demouzon
Je n'aurais jamais pensé qu'un jour, moi, ancienne dysorthographique sévère (100 fautes par copie) j'écrirais pour aider les enfants. Depuis des années, j'applique une méthode révolutionnaire en ce qui concerne la grammaire française. J'écris des contes en personnifiant ETRE et AVOIR afin que tous les enfants soient en mesure de comprendre la simplicité d'un accord de participe passé même dans sa forme la plus complexe.
Bref, je ne peux qu'apporter mon soutien à votre Association.
Il faut changer l'apprentissage de la lecture et de l'écriture dans les classes de l'enseignement primaire, il faut laisser à l'enfant le temps d'être prêt à grandir donc à lire et à écrire. Il faudrait aussi bouger les programmes des maternelles.
Les enfants d'aujourd'hui sont différents de ceux d'hier, mais tous sont capables de progression ! Aidons-les à ne plus culpabilser sur les erreurs orthographiques. Faisons bouger les enseignants qui se murent dans la facilité !
De tout coeur avec vous et prête pour une quelconque aide à votre Association.
Cordialement vôtre,
Anne-Marie Gaignard - 2004
Chère collègue (j’ai enseigné… 15 ans, dont 5 au
lycée)
Je ne peux que soutenir votre démarche et partager
votre inquiétude, et depuis longtemps déjà, comme écrivain,
enseignant (d’histoire il est vrai et… retraité), comme parent
d’un garçon en 1re L, je tente d’alerter l’opinion.
Bravo pour votre mouvement.
Avec toute ma sympathie,
Max Gallo
Je crois que vos constatations sont dans l’ensemble exactes
et vos craintes justifiées. On ne peut que souhaiter le succès
à vos efforts : comment ne pas désirer encore un avenir
pour la littérature, assez maltraitée par l’époque telle
qu’elle semble s’orienter ? Mais l’enseignement n’est pas
seul en cause dans cette crise ; si l’envie m’en vient et
si le temps m’en est donné, j’écrirai peut-être à ce sujet,
d’un point de vue assez différent.
Je vous prie de croire
en tout cas à mon entière sympathie.
Avec mes sentiments
les meilleurs.
Julien
Gracq
Je ne suis au calme que depuis quelques jours et tenais à vous dire que, bien sûr, j'approuve et votre analyse et votre démarche, encore que je sois moins pessimiste sur l'avenir de la lecture. Ces nombreuses rencontres que je fais depuis des années dans les collèges, lycées, associations de lecteurs, médiathèques, librairies et même prisons et centres de redressement m'ont montré en effet qu'une très petite minorité de jeunes semble s'intéresser à la lecture. En même temps, je suis étonné des tirages de l'édition purement littéraire, à commencer par la poésie (la collection Poésie/Gallimard n'a jamais vendu autant de livres depuis l'après-guerre) et cela est un signe encourageant.
Je n'aime pas le nom donné à votre appel- dont j'approuve par ailleurs le contenu- car je le trouve trop dramatique. La question que vous posez ne peut se résoudre par un simple S.O.S. Je fais partie de plusieurs associations de défense et encouragement à la lecture, non pour des raisons intéressées( mon activité d'écrivain est moins importante, en un sens, que ma boulimie de lecteur !) mais parce que le livre doit être, non pas sauvé- il ne sombre pas- mais soutenu. Je dis toujours à tous les jeunes rencontrés dans les collèges ou associations qu'un livre n'est pas un objet utile, indispensable ou nécessaire, mais un choix qu'on fait pour vivre mieux. Il faut choisir, ou pouvoir le faire, c'est vrai et la lecture elle-même ne peut que se proposer, non s'imposer.
Ne voyez pas là de réticences à votre action. Je l'approuve et la soutiendrai comme je pourrai le faire. Mais encore une fois la littérature n'est pas encore - je l'espère et le crois- dans la situation du Titanic avant la rencontre avec l'iceberg. Je n'ai aucune expérience en tant qu'enseignant, je suis ou je me sens artisan et interprète (je récuse le terme créateur), bâtisseur d'images et, dans le meilleur des cas alchimiste du quotidien. Je vous dis tout cela parce que je voulais trouver le temps de vous répondre personnellement.Avec mes sentiments très cordiaux.
Jacques Lacarrière
C'est évidemment avec conviction que j'apporte mon entier
soutien à votre entreprise. Dites-moi en quoi je peux vous
être plus précisément utile. Bien
cordialement.
Jean-Michel
Maulpoix
J’ai lu avec attention votre lettre. […] Je n’étais pas
informé de votre action. Et je suis très admiratif du
mouvement, de la dynamique que, j’en ai bien l’impression,
vous êtes en train de réussir à lancer, pour défendre les
valeurs fortes de l’enseignement, et particulièrement la place
et le rôle de la littérature, de l’étude de la littérature
dans l’enseignement. J’y adhère d’autant plus qu’il me semble
que, pour ma part, dans l’intelligence de la chose
littéraire, je crois que je mène le même combat. Et je pense
comme vous que la démagogie qui ramène l’étude à la seule
professionnalisation, et le langage à la communication, est
l’ennemie de la démocratie. Je vous donne donc tout à fait mon
accord pour faire état de ma réponse. Bien sympathiquement à
vous.
Henri
Meschonnic.
Merci de m'avoir transmis le texte de ce manifeste. Je
suis tout à fait en accord avec son contenu et sa forme, et
vous pouvez ajouter ma signature (Henri Mitterand, professeur
émérite à la Sorbonne nouvelle) à celles dont vous disposez
déjà.
Bien amicalement à
vous,
Henri Mitterand
Je vous remercie de votre lettre et soutiens évidemment
votre collectif
Sauver les Lettres. Je ne peux guère faire
mieux que de vous le
dire.
Cordialement,
Pierre
Moinot
Je partage toutes les préoccupations que vous exprimez et
je vous félicite
de votre action. Je ne peux pas faire
beaucoup plus maintenant que de vous
envoyer tous mes
vœux.
Vous avez raison : les livres sont menacés par
les marchands et [les]
sectaires. Il faut sauver les
livres.
En toute hâte, mais avec ma gratitude et beaucoup
de souhaits,
Cordialement à
vous,
Jean d’Ormesson
Merci pour votre lettre.
Je partage évidemment vos
alarmes. Et je lutte avec mes armes.
D’abord la création,
il y a quatre ans, d’une collection chez Fayard (Libres)
d’inédits d’auteurs contemporains au prix de 39f. Échec :
les enseignants ne m’ont pas suivi. Ils n’ont même pas mis à
leur programme le texte sublime et formidablement instructif
de Jean Cayrol,"Nuits et brouillard". Déception grande, comme
vous l’imaginez.
Je repars à l’assaut. Je prépare un
conte-grammaire pour tenter d’expliquer les difficultés de
notre langue sans passer par le jargon de bien des manuels. Il
faut apprendre la langue comme la musique, bien sûr, mais le
ressort, c’est le plaisir, qu’on étouffe bien ces temps
ci.
Voilà. Je travaille à ma manière, un peu solitaire,
mais dans le même sens que vous.
Nous nous retrouverons
forcément.
À bientôt.
Très
cordialement.
Érik
Orsenna
D’accord sur tout.
De mon côté, toute l’année, je
bosse, transversalement, là-dessus (écoles, LEP, LT et
autres…) Chaque personne gagnée à la cause (la lecture d’un
livre) est une autre histoire. Et les victoires, seulement une
par une, s’accumulent en fait. (Et n’oublions pas le roman
populaire y compris vendu 1F en
supermarché)
Amitiés
Jean-Bernard
Pouy
Considérez-moi comme un sympathisant de votre cause. Mais
que puis-je, pour
l’heure, faire pour elle ? Tenez-moi
au
courant.
Amitiés.
Serge
Quadruppani
Je suis bien évidemment de tout cœur avec vous et si je
puis vous être utile… Votre site, cependant, je ne puis le
consulter car je n’ai pas d’ordinateur. Tenez-moi au courant.
Amicalement.
Patrick Rambaud
Tout à fait d’accord avec votre plaidoyer en faveur de la
littérature. Mais que faire ?
Pour ma part, j’essaie,
ici et là, dans mes livres, entre autres aspects, de dénoncer
la bêtise ambiante de notre époque matérialiste et
poésicide !
Je ne dispose pas d’internet, je suis tout
prêt à signer une pétition, s’il en existe une, et reste à
votre disposition le cas échéant.
Bien à vous et bon
courage !
Pierre
Siniac
J’ai bien reçu votre lettre qui a retenu toute mon
attention. Je suis parfaitement d’accord avec vous que, sans
faire de catastrophisme, il y a péril en la demeure en ce qui
concerne le désintérêt des jeunes qui nous suivent, désintérêt
accentué par leur vacance culturelle.
Je serais disposée à
y mettre éventuellement mon grain de sel si je savais quoi
faire. J’irai sur votre site, mais sachez d’ores et déjà que
dans chaque forum ou débat auquel je participe, je parle de ce
problème de lecture. J’ai rencontré hier un journaliste pour
une interview radio qui me disait que les chaînes télé lui
proposaient d’animer des jeux alors que lui voudrait parler
des livres, et des livres qui intéressent autant les jeunes
que les autres, puisque c’est un amateur et un spécialiste de
la littérature noire et du thriller.
Bien à
vous.
Maud Tabachnik.