Remédiation


Les Inspecteurs Pédagogiques Régionaux ont pris la route


Une fois de plus, les I.P.R. ont pris la route. Il s'agit aujourd'hui d’annoncer le "nouveau lycée". Je me souviens, à ce propos, qu'en 1999 un I.P.R. avait réuni à Grenoble les professeurs de lettres de mon secteur pour leur présenter la réforme Viala dont les contenus inouïs et le fort parfum de lobby pédagogique avaient vite suscité dans l’assistance un concert de grommellements.

Impavide, l'inspecteur avait repassé le plat antiélitiste qu'il venait de servir, l’assaisonnant cette fois d’imprécations dirigées contre la glose et la révérence, nouveaux noms de l'explication de textes et de l’histoire littéraire, et contre la mécanique et l'étiquetage, nouveaux noms de la morphologie et de la syntaxe, qu’apparemment ses collègues s’évertuaient, à la même heure et chacun dans son secteur, à vilipender avec une éloquence qui sentait la récitation.

Confronté à un silence arctique, l'IPR avait sorti son Joker et révélé, avec la révérence qu’il refusait désormais aux grands écrivains, que le promoteur de la genre-et-registrologie et de la linguistique structurale en classe de sixième, auquel on devait les nouveaux programmes, était « professeur à Oxford  »

Il s'est tout de même trouvé quelqu'un pour lui demander courtoisement si, conformément à la typologie des textes argumentatifs fraîchement imposée dans les études littéraires par l’inspecteur Boissinot, on ne venait pas de nous fournir là un  remarquable spécimen d'argument d'autorité

Voyant le moment où il allait perdre le contrôle de la réunion, le Mentor choisit naturellement de se mettre en colère et se lança dans une diatribe où il était tour à tour question de demande sociale, de nouveaux publics, de connivence culturelle et autres ingrédients tout droit sortis des officines de la sociologie. En résumé, LA GLOSE C'ETAIT FINI ! 

Mais tandis que l’écume garnissait les commissures de l'orateur, le public avait depuis longtemps commencé à s'éclaircir, jusqu'à ce qu'il ne restât plus, conformément à la statistique, que deux ou trois flagorneurs pour poser des questions  tremblotantes  au furibond.

On vient de me rapporter qu'il y a quelques jours, au cours d'une réunion consacrée par les I.P.R. de son académie à la présentation de la réforme du lycée,  « un collègue de français est intervenu pour parler d'un problème de fond : le niveau insuffisant d'un certain nombre d'élèves qui arrivent au lycée (il pensait à quatre ou cinq de ses élèves de seconde qui ne savent ni lire ni écrire correctement et qui, malgré d'énormes efforts, ne dépassent 5 de moyenne dans aucune matière, ce qui les met dans un état de souffrance qui rejaillit sur lui). Celui des quatre inspecteurs qui a répondu s'est fâché, adoptant un ton à la fois solennel et virulent. Il a commencé par s'élever contre cette notion de "niveau" que nous autres professeurs avons inventée et arbitrairement située, sans aucune considération extérieure à notre propre univers. Ainsi, parler de ce "niveau" selon lequel nous voudrions juger les élèves, c'est révéler notre autarcie mentale, notre arrogance, notre isolement de la société.»

A ma connaissance, ce discours  n'a pas reçu le traitement qu'il appelait et j'en suis bien marri. Ayant terminé ma période de quarante années depuis bientôt dix ans, je persiste à méditer un P.P.E.O.A.H., à savoir un Projet de prévention contre les éruptions d'outrecuidance à alibi hiérarchique. De tels symptômes risquant de tourner à la pandémie, je souhaite, pour y faire face, initier une remédiation qui impliquerait soit le recours à un usage forcené de la convivialité, soit l'adoption de l'impitoyable posture d’écoute bienveillante aujourd’hui en vigueur dans les équipes éducatives. Car il serait inéquitable que la violence d’un inspecteur se trouvât stigmatisée, quand celle des élèves difficiles bénéficierait d’une approche consensuelle. Comprendre et soutenir, voilà l’avenir, mais au bénéfice de tous.

La convivialité d’abord : pourquoi ne pas prendre délibérément, dans une telle situation, le parti de l'inspecteur contre le collègue agressé ? Les yeux brillants de conviction, faisons donc honte à ce collègue, en présence de son supérieur, d’ignorer que le niveau, comme en témoignent les compétitions sportives et surtout les Jeux Olympiques, est une notion largement dépassée, et que ce qui est vrai dans le domaine du sport l’est à plus forte raison dans le domaine de l’industrie et de la connaissance, comme l’illustre chaque jour la vie économique, sociale, intellectuelle et universitaire. Décidément, ce prétendu niveau n'a jamais été qu'une pure construction !

Mieux encore, rappelons publiquement à ce collègue que, le soutien scolaire l'emportant désormais sur l'instruction, les enfants qui ne savent ni lire ni écrire en seconde peuvent compter sur la sollicitude du système éducatif qui saura valoriser leurs autres compétences ; que même si le temps nécessaire pour leur remise à flot empiète sur celui des nouveaux apprentissages, les années suivantes seront là pour y remédier, en attendant la prise en charge par l'université où, conformément à la demande sociale, les demi-illettrés entreront de plein droit ; qu'enfin, si l'un d'entre eux se trouvait en situation d’échec dans le premier cycle de son université ou, pis encore, au concours de l'Ecole des Sciences-Politiques de Paris, la discrimination positive serait là pour lui ouvrir l'accès, comme les autres, à des fonctions prestigieuses, et, pourquoi pas, à celles de fonctionnaire d’autorité dans l’Education nationale.

L’écoute ensuite ; voici le discours conciliant que je conseillerais de prononcer dans les circonstances précitées : « Je comprends, partage et justifie la colère des inspecteurs. Les collègues n'ont que trop tardé à prendre en compte ce qu'il y a d'insupportable, pour la majorité des I.P.R., dans la nécessité de défendre des politiques dont leur discernement leur montre souvent l'absurdité. Que pèse, pour finir, face à la détresse d’un inspecteur, l’amour-propre de nos collègues, et comment peuvent-il ignorer que les coups qu’ils reçoivent ne leur sont pas vraiment destinés ? C'est la souffrance de l'inspecteur qui est ici en cause et, plutôt que de le stigmatiser, nous devons savoir lui offrir notre écoute, parce que sa colère n’est rien d’autre qu’un appel.»

Mais je m'arrête ici, considérant que ces deux démarches sont propres à rétablir une authentique sérénité à tous les échelons de la hiérarchie. Il me reste à souhaiter que mes collègues en difficulté puiseront ici le courage de ne pas ramper en silence et qu'ils pourront dès lors dire, à leur tour, comme mes élèves de naguère : « Merci, pr. leroux, vous avez décidément réponse à tout ! »

Michel Leroux, Instituteur des lycées.

19/04/10