Littérature et société : Montaigne et Guide Vert, même combat !


Analyse destinée à la Consultation sur le programme de l’enseignement d’exploration « littérature et société »


I le préambule
Le fait que cet enseignement puisse être confié aussi bien à un professeur d’histoire-géographie qu’à un professeur de lettres crée une confusion regrettable : en effet, les deux disciplines ont des objets et des méthodes totalement différents et ceux qui les enseignent ne sont pas interchangeables. Laisser penser le contraire entraînera chez les élèves des confusions entre les deux disciplines ; en réalité, il est à prévoir que cet enseignement sera très différent dans le contenu et la forme, selon qu’il sera assuré par un professeur de l’une ou l’autre discipline.
On ne peut qu’être frappé de la contradiction entre l’horaire attribué (54 h par an, soit l’équivalent d’1 h 30 par semaine) et les ambitions affichées, notamment sur les compétences attendues. On ne voit pas comment les élèves pourraient mener à bien les activités suggérées avec un horaire aussi réduit ; de plus, pour présenter un réel intérêt pédagogique, ces activités devraient reposer sur l’acquisition et la mise en œuvre d’un certain nombre de savoirs, or l’horaire de français, discipline qui permettrait d’acquérir ces savoirs, se trouve diminué ; le programme proposé en enseignement d’exploration exclut le cours magistral, et ne suggère que des activités, ignorant toute forme de cours qui, sans être nécessairement magistrale, permettrait d’acquérir des notions pertinentes pour les domaines d’exploration énumérés.

II Les domaines d’exploration
On peut déplorer dans l’ensemble des intitulés très vastes, fourre-tout (pour ne pas dire fumeux), aussi bien sur le fond des sujets proposés que dans les activités suggérées : le contenu de ce cours sera donc très différent d’un enseignant à l’autre ; on peut se demander dans ces conditions quel est l’intérêt d’un enseignement qui ne garantit absolument pas l’acquisition de savoirs communs.
De plus, plusieurs domaines favorisent très nettement les dimensions sociétales et historiques et au détriment de la littérature, empêchant ainsi les élèves de saisir pleinement ce qu’est la littérature, qui se trouve noyée dans l’ensemble des formes de communication. Cela aboutit en outre à un nivellement regrettable : par exemple, le domaine « l’autre et l’ailleurs » cite dans la même liste de thèmes les réflexions de Montaigne et les guides touristiques ! Par ailleurs, où est la littérature dans le domaine « des tablettes d’argile à l’écran numérique » ? Ce domaine est essentiellement historique, et le lien fait avec les pratiques de lecture et d’écritures personnelles des élèves est largement artificiel. La même question se pose pour « média, information et communication ».
Pour ce dernier domaine, on peut s’étonner de ce qu’un de ses buts soit de « conduire aux métiers de l’information et de la communication », filières universitaires encombrées, aussi séduisantes que porteuses de désillusions ; quelle étrange manière de concevoir l’orientation, qui est pourtant un des objectifs mis en avant dans le cadre de la réforme et plus particulièrement des enseignements d’exploration.
On regrette que le choix des domaines soit ainsi plus inspiré par l’air du temps que par une volonté de construire une réflexion critique face à cet air du temps.

III L’évaluation
Les modalités d’évaluation sont révélatrices des ambiguïtés, voire de la vacuité de cet enseignement : l’évaluation doit en effet « prendre en compte la spécificité des démarches engagées », ce qui signifie que l’évaluation n’aura aucune valeur en dehors du groupe concerné, puisque toutes les démarches seront différentes.
En outre, l’important est « le niveau d’engagement des élèves » : cette notion est floue et subjective par nature, d’ailleurs l’évaluation « ne passe pas nécessairement par une note chiffrée ». Il est donc à craindre que le niveau d’exigence soit extrêmement bas et se limite à valider la participation de l’élève, sans exigence de résultat : on voit mal dans ces conditions comment cet enseignement serait pris au sérieux par les élèves et comment il pourrait remplir un des rôles qui lui est assigné, à savoir guider les choix d’orientation des élèves.

Estelle Manceau






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25/02/10