Sauver les mères !


      La bataille de Sauver les Lettres est d’abord celle des mots, et les figures tutélaires de notre association ne sont pas seulement les pédagogues des Lumières comme Condorcet : ce sont aussi les sémanticiens, les philologues comme Auerbach ou Klemperer, pour qui les mots disent le monde. Mimesis, LTI, ont éclairé le monde par l’étude des mots, dans des temps et sous des régimes où l’on prêtait au langage un pouvoir démiurgique. Contre les proférateurs, qui assignaient aux paroles le pouvoir magique de créer le monde, les vénérables philologues continuaient leur inlassable travail d’éclairement du sens des mots, manifestant ainsi qu’ils continuaient à com-prendre le monde, à en faire le tour, malgré les vociférateurs qui croyaient les en déposséder.
      Nombreux sont les exemples, dans notre " démocratie post totalitaire ", comme l’appelle J.P. Le Goff, d’expressions qui relèveraient du scalpel de Klemperer. Ainsi, on sait que le sport est le plus souvent le reflet caricatural des valeurs dominantes de la société : rien d’étonnant, alors, à ce que le vocabulaire guerrier ait été remplacé par celui du biseness. Les journalistes ne disent plus que " l’O.M. a terrassé son adversaire ", mais qu’il a fait " une bonne opération ", ou " une mauvaise affaire ".
      Mais il est une évolution sémantique de notre " novlangue " qui touche de plus près notre collectif : les mots " père " et " mère " sont éliminés du langage journalistique et pédagogique, au profit de " papa " et de " maman ". J’ai entendu une institutrice dire qu’elle avait reçu les " mamans " ; les journalistes évoquent la " maman de la petite Elodie ". Ceux qui ont encore en mémoire l’immortelle " charte pour une école du XXIème siècle ", de Claude Allègre, cornaquée par P. Meirieu, ont tous en mémoire son axiome de base : il faut placer l’enfant au centre du système. La disparition des pères et des mères au profit des papas et des mamans montre qu’ils ont réussi au-delà de leurs espérances, puisque l’enfant n’est pas seulement au centre du système scolaire, il est au centre de la société toute entière. C’est par le langage de l’enfant qu’on désigne le monde. En effet, pour le Grand Robert, " papa " est " un appellatif, dans la bouche d’un enfant ".
      Ainsi, la révolution que souhaitent les pédagogistes néo rousseauistes est accomplie : l’enfant éclaire enfin l’adulte et le monde.
      Pour moi " papa ", ou " maman ", ne désigne qu’une personne : mon père et ma mère ; et je ne l’utilise que lorsque je m’adresse à mon père ou à ma mère. Il ne me viendrait jamais à l’idée de parler à un tiers de " mon papa " ou de " ma maman ". Ce faisant, je distingue très clairement la sphère privée, affective, de la sphère publique. Lorsque un professeur, ou un instituteur, demande à voir " la maman " d’un élève, il brouille les limites. Alors que l’école est le premier lieu où l’on apprend la différence entre la sphère privée et la sphère publique, où l’on apprend à distinguer comportement familial et comportement social, l’usage de ces termes affectifs conforte l’enfant dans son désir de rester enfant, de ne pas affronter le monde, de rester dans le contexte fusionnel de la famille. On peut dire qu’avec le règne du " papa " et de la " maman ", les associations de parents d’élèves ont définitivement imposé leur conception de la " coéducation " : la présence et le regard permanent des parents à l’école, qui entravent justement toute éducation sociale et toute conscience civique de l’enfant. Car à quoi bon les cours de civisme, les programmes axés sur le " vivre ensemble ", si tout le monde, du journaliste au professeur, en passant par le principal et le proviseur, parle à l’enfant comme seul devrait le faire " son papa ", et non comme un adulte qui assume son altérité et son étrangeté ?
      Plus graves encore me paraissent les conséquences politiques de cet usage des mots. L’institutrice qui évoquait les " mamans " de ses élèves m’a ensuite parlé de " sa mère ", qui était malade. Et j’entendais l’autre jour un journaliste questionner Jean- Louis Debré, le président du Conseil Constitutionnel, à propos d’un livre qu’il avait écrit sur sa famille. Les question n’évoquaient jamais son " papa ", mais son " père ".
      On voit donc que la dénomination affective de la parenté est toujours employée dans un contexte d’infantilisation. On renvoie les interlocuteurs à une conception fusionnelle du monde, pour mieux les infantiliser, pour mieux les faire régresser, pour les exclure de l’espace politique, dans une sorte de conception kafkaïenne du monde : les " papas ", les " mamans ", et leurs " petits " sont ainsi les " Joseph K " d’un monde vu par des enfants, où l’adulte n’est incarné que par des autorités lointaines, comme le président du conseil constitutionnel, dont la supériorité inatteignable est marquée par le fait qu’il a un père, et non, comme le troupeau apeuré des mortels, un papa.
      Nous n’acceptons pas la familiarité condescendante, la pseudo proximité contenue dans " prof " ; nous refusons de remplacer " instituteur " par " professeur des écoles " ; nous tenons à la réhabilitation de " l’instruction publique " au détriment de " l’éducation nationale ". Il faut réhabiliter les pères et les mères, et chasser les papas et les mamans de l’école, si nous voulons élever nos élèves pour en faire nos égaux.

Robert Wainer
06/06/09