Loïc polémique


Réponse à Loïc Céry à propos de "Saint-John Perse au bac 2003"

        Loïc,

        J’espère que tu excuseras ce tutoiement qui s’impose à ma plume parce que je pourrais être ton père, voire ton grand-père. Ta philippique fait plaisir à lire : il existe encore des jeunes qui, à la télévision, ses jeux, son football et ses "reality-shows", préfèrent la poésie et plus particulièrement Saint-John Perse; de plus, ta capacité d’indignation fait de toi un vrai guerrier, un Achille traînant autour de Troie le cadavre d’Hector attaché à son char. En classe, c’est toujours à des élèves comme toi que va secrètement la préférence du professeur, et cette confidence est sans ironie.
        Cependant, puisque tu me prends à partie (je suis en effet le Jacques de "Mireille et Jacques, Paris"), je tiens à apporter ici précisions et nuances.

        Contrairement à ton accusation, nous ne sommes aucunement des partisans de la "complaisance", du "renoncement" et du "nivellement" dans l’enseignement. De notre indignation contre le "sujet d’invention", exercice de la classe de troisième offert aux plus paresseux des candidats au bac, tu ne dis rien. Elle devrait pourtant te plaire, vu ton niveau d’exigence. Nous regrettions également que le commentaire ne fût pas plus incitatif. Dans ton préambule, tu prétends que nous nous sommes insurgés contre "la présence" (l.13) du texte de Saint-John Perse. Tu nous auras mal lus, Loïc, quitte à rectifier plus loin (puis à oublier ta rectification) : c’est la "disproportion" entre les sujets que nous disons "scandaleuse".
        Reprenons les points numérotés.
        1) La question de la difficulté. Dans une "disproportion", c’est un rapport entre deux termes qui est pris en compte. Ton oubli du deuxième n’est pas entièrement honnête. Tu feins de croire que c’est "le seul nom de Saint-John Perse" qui nous paraît "insolite", ce qui est faux : nous le considérons comme un très grand poète, mais nous nous élevons contre l’organisation d’une épreuve où seraient notés selon les mêmes critères la course en sac et le marathon.
        Quel que soit ton mépris des "clercs", sache que les professeurs, dans leur immense majorité, aiment leurs élèves. Nous passons l’année de première à les former à ces épreuves difficiles que sont le commentaire et la dissertation. Leurs progrès nous réjouissent, leurs stagnations nous navrent. Nous sommes heureux de les voir en fin d’année commenter sans contresens une page de Diderot ou de Balzac, ou -- plus difficile -- un poème de Baudelaire ou d’Apollinaire. Leur courage à se frotter à cet exercice est plus méritoire que la facilité à pondre une rédaction généralement terminée au bout de deux heures. Ne leur compliquons donc pas la tâche, surtout quand les autres affrontent un jeu d’enfant. J’ai vu des élèves faibles surnotés sur des travaux puérils, et j’en suis content pour eux; j’ai vu des élèves travailleurs et courageux pénalisés sur des sujets ambitieux, et j’en suis très peiné.
        Quand tu dis que seuls les professeurs -- et non les candidats -- ont "crié au scandale", c’est que tu n’as pas vu la consternation des élèves au moment où ils ont découvert leurs sujets.
        2) Tu ne sembles pas avoir compris qui nous visions en posant la question du "lobbying" : ce ne sont évidemment pas les passionnés de Saint-John Perse, mais les inévitables de la revue Le Français aujourd’hui, lobby qui truste les postes de responsabilité, impose les programmes et les sujets d’examen et publie sans relâche (c’est son droit) sur des sujets ensuite imposés à la population scolaire par l’Education Nationale dont il tire les ficelles (c’est moins honorable). Tout fait vendre, tout fait ventre.
        3) Les notes explicatives. Une précision initiale : le mot "amphibologie" n’est pas un terme infamant, comme le seraient les mots "duplicité", "double langage" ou "Sciences de l’Education". Il désigne simplement un terme qui peut avoir simultanément deux significations, tandis que la "polysémie" en offre plusieurs (préfixe grec "poly-": Instruis-toi). Les notes que nous incriminons n’envisagent ni plusieurs sens ni même deux, elles n’en donnent qu’un, enfermant ainsi les candidats dans des définitions qu’ils n’osent pas élargir, surtout un jour d’examen.
        Sache que nous avons bel et bien vérifié le texte de l’édition Poésie/Gallimard : à moins d’une faute de frappe déjà présente, il est impossible que "sourd" soit un verbe. Aucun écrivain, a fortiori Saint-John Perse, n’ignore qu’une virgule entre sujet et verbe serait une aberration. Tu (virgule) vois? La note est donc bien fausse et ta lecture, pour séduisante qu’elle soit, ne résiste pas à l’analyse. Conviens alors que le candidat risquait d’être désarçonné par le "pavé de l’ours" que constitue cette note.
        L’autre note incriminée, celle sur "moire", est tout aussi univoque. Qu’est-ce qui empêchait les concepteurs du sujet de mentionner la possibilité d’une autre signification?
        4) Il n’est pas question de "priver les élèves de première" de l’accès à Saint-John Perse, il s’agissait de ne pas rendre l’épreuve plus difficile pour les candidats les plus consciencieux et les plus littéraires. Je m’étonne de ce que tu prétends un "rappel (sic) des instructions officielles" : "Saint-John Perse est bien au programme de la classe de première". Non, Loïc. Pas moins, mais pas plus que Hugo, Baudelaire, Apollinaire, Laforgue, Fargue, Ponge ou Francis Cabrel (si, comme le considèrent les "complices de la médiocrité", ce dernier est (?) un poète). Renseigne-toi mieux sur les programmes. A l’opposé de la médiocrité, j’ai vu des collègues traiter en cinquième Un amour de Swann, en quatrième Madame Bovary, en troisième Les Illuminations... Le résultat, bien sûr, est que l’école a dégoûté chaque fois les élèves de ce qu’elle était censée leur faire aimer. J’encouragerai volontiers tout élève assez mûr et ouvert pour lire spontanément Saint-John Perse et l’aimer, mais je ne veux pas dégoûter de ce poète une classe entière car, je le maintiens au risque d’effaroucher ses vestales, qui considérera-t-on comme un auteur difficile si Saint-John Perse ne l’est pas?

        Il y a plus grave. J’apprécie ton enthousiasme à enfourcher un fougueux destrier, mais as-tu appris à monter à cheval? On attend d’un polémiste une langue claire et incisive. La tienne est pataude et émaillée de fautes dignes d’un collégien moyen. Tu devrais troquer ton sabir contre le français et ton démonte-pneu contre une plume.
        Je commence par l’orthographe : "un quiproquos" (fin du 1°); "les clercs se sont passés le mot" (à propos de Magister.com); "par lequel pourra être restauré l’exigence" (dernier §) et "cette réaction que l’on a vu" (ibidem). On trouve en bibliothèque des dictionnaires et des manuels de grammaire.
        Si tu dois rendre des devoirs, apprends à insérer correctement les termes que tu cites : dans ton premier §, le vers de Baudelaire n’est pas compréhensible. C’est en parlant du ciel que le poète écrit : "Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits". Le ciel n’étant pas mentionné dans ta prose, le pronom sujet ne signifie plus rien.
        Sans doute n’as-tu pas appris la grammaire, mais ce n’est pas vraiment de ta faute. Tes chères "instructions officielles" en ont quasiment banni l’enseignement, à l’école primaire comme au collège. Aussi devrais-tu demander de l’aide à tes parents : ils l’ont certainement apprise, eux, comme moi jadis, comme Saint-John Perse il y a encore plus longtemps. Dans ce domaine, ta copie est un festival d’incorrections :
        - "certains professeurs (...) ont trouvé scandaleux (sic, au masculin) (...) la présence d’un texte si (sic encore, pour "aussi") difficile que La Ville ..." (3°§)
        - "ils ont argumenté leur émoi" (ibidem). Le verbe "argumenter" est intransitif, tout le monde le sait, sauf les rédacteurs du Bulletin Officiel de l’Education Nationale. Si tu n’y prends pas garde, tu finiras par être l’un d’entre eux, et tu parleras aussi de "remédiation" (sic).
        - A l’inverse (à la fin du 3°) "rien (...) n’empêchait aux candidats d’effectuer ...". Tu as décidément des problèmes avec les régimes des verbes.
        - Retour à ton 3°§ : "... que sont incriminées la validité des notes..." (sujet unique au singulier).
        - A la fin du 2° : "quelque persien (...) jouant des coudes pour que leur Saint-John vénéré..."(chacun à "leur" poste?)
        - Dans ton 3°, à DEUX reprises (perseverare diabolicum), tu viens parasiter d’un "ne" incorrect un "sans que" qui s’en passe fort bien.
        - "d’autres références en font (...) écho" (ibidem). Tu pouvais dire "y font écho" ou "s’en font l’écho". Ta tounure est hybride.
        Enfin je note des passages de pur galimatias. Dans la fin du 4° "...une polémique larvée qui a dépassé, loin s’en faut, le cadre de ce message..." "Largement"? "De beaucoup"? Et pourquoi "larvée"? Et surtout, c’est en vain que j’ai cherché une signification à une phrase de ton dernier paragraphe : "Une vulgate de la réception de toute oeuvre faisant un certain usage de la langue et visant haut est ici à l’oeuvre, trop forte pour n’être annihilée qu’au prix d’un combat frontal." Voilà qui, en difficulté, surpasse de loin Saint-John Perse et Mallarmé. Mais, chez eux, il y a du sens...

        Mon garçon, continue à lire les grands poètes, mais apprends aussi à penser et à écrire. Et puisque tu te veux "dans une certaine dissidence" (premier §), pourquoi es-tu si déférent face au "Ministère de tutelle" et aux "instructions officielles"? Tu sais, c’est triste un rebelle qui finit ministre : regarde Malraux. Au revoir Loïc. Pense à grandir. En ce qui me concerne, cette "polémique" est terminée : je travaille, moi...

Jacques Kentzinger, professeur de lycée.

09/10/03