Dérive dangereuse


Le sujet 2003 propose aux candidats des séries ES et S un extrait long de Loti dans le cadre du "biographique". Cela sans doute apparaît comme le témoignage d'un effort de cohérence à valoriser : les corpus de textes divers se réduisent bien souvent à des montages artificiels dont la seule raison d'être est de fournir matière à une question correspondant au programme.

Les sujets de commentaire et de dissertation correspondent bien à l'exercice scolaire attendu ; l'ennui, c'est que le temps qu'il était indispensable de consacrer au traitement d'une question à quatre points amputait d'autant celui qu'aurait nécessité l'approfondissement de la partie de l'examen notée sur 16.

Le sujet dit d'invention est apparemment fort séduisant : il commande un calque inversé du texte de référence, Loti raconte le voyage aller et anticipe, l'élève raconte le voyage retour et se souvient. Le balancement prospection/rétrospection paraît fournir une trame riche (confrontation rêve/réalité, la déception, etc.).

Cependant - et sans aller jusqu'à attendre ce qui ne saurait être demandé à un lycéen c'est à dire un pastiche - la rédaction d'un tel devoir au niveau du baccalauréat demande un minimum de qualités stylistiques. Or ce type de travail d'écriture n'est perçu par les lycéens que comme une possibilité de noircir du papier indépendamment d'une exigence autre que celle qui correspondrait à ce que l'on peut demander à un collégien de 3e (et encore : le nombre d'erreurs de syntaxe et d'orthographe commises laisse parfois rêveur); ce qui l'atteste, c'est le FAIT que les candidats qui choisissent ce type de sujet quittent dans leur écrasante majorité la salle d'examen bien avant la fin du temps imparti - certains après deux heures seulement !

Là où l'anomalie introduite par l'exercice devient grave, c'est que vu le nombre de copies concernées et leur niveau indigence, les jurys sont invités à "ne pas pénaliser". Ainsi sont-ils, de facto, invités à évaluer des devoirs de baccalauréat de la même façon que des rédactions de collège. Ainsi des candidats qui n'ont guère eu le souci de travailler le français se trouvent-ils souvent - et bien injustement - mieux notés que ceux qui, pour s'être investi suffisamment dans le travail de la matière, ont mesuré la réelle difficulté de bien traiter un tel sujet, et ont préféré tenté de mettre valeur les connaissances et compétences scolaires qu'ils se sont efforcés d'acquérir.

Lorsque les candidats de l'an dernier ont pu, à la rentrée suivante, comparer leurs notes d'écrit, ils ont été nombreux à conclure que finalement le travail ne "payait" pas, et à expliquer à leurs enseignants qu'il n'y avait donc guère d'utilité à consacrer du temps aux exercices canoniques.

Ainsi s'est amorcée une dérive dangereuse à tous égards.

Christine
18/06/03