Pacte autobiographique et moyen âge


Tout comme Alexandra, j'ai surveillé l'épreuve, mais aussi participé à une réunion d'harmonisation dans le Val de Marne. Les proportions en matière de choix des sujets s'inversent pour mes copies : une vingtaine d'élèves ont choisi la dissert, même chose pour le commentaire... et 4 le sujet d'invention.

J'ajouterai que la plupart - si ce n'est toutes - viennent du privé sous contrat. Deux professeurs - dont moi - n'avaient jamais eu de 1ère, et à en croire les autres collègues, cette situation tend à se généraliser depuis l'année dernière. Lors de la réunion, la modératrice nous a présenté des photocopies de devoirs d'élèves illustrant chacun des sujets proposés. Si, pour la dissertation et le commentaire, nous étions tous à peu près d'accord sur les notes à attribuer, le sujet d'invention a été l'objet de discussions assez vives : la collègue qui, comme moi, n'avait jamais eu de 1ère auparavant était toute disposée à valoriser la copie présentée qui, contrairement à ce qu'exigeait le sujet, ne présentait pas une page de journal intime mais relatait le retour imaginé à l'imparfait et au passé simple, et se perdait dans un exotisme de bazar laissant peu de place à la nostalgie que l'on était en droit d'attendre étant donné le ton du texte d'origine. Le problème le plus aigü qui s'est donc posé est celui des critères de notation. Sous prétexte qu'il s'agit d' "invention" faut-il accepter n'importe quoi parce qu'il y a parfois des "joliesses d'écriture" (dixit une autre collègue) ? Le sujet proposé s'apparentait au pastiche, ce qui finalement est un exercice très difficile qui suppose une parfaite compréhension du texte source et de ses registres, et suffisamment de liberté dans le style pour ne pas présenter un travail qui ne soit qu'une pâle copie, voire une caricature. Le devoir qui nous a été présenté témoigne de la difficulté, voire de l'impossibilité de rendre un travail réussi de ce type dans le cadre restreint de l'épreuve.

Autre remarque, qui rejoint la première mais concerne aussi les deux autres sujets. Lire et bien comprendre, en une heure maximum - si l'on veut se laisser le temps de l'écriture - un texte de 84 lignes présentant un jeu extrêmemement subtil de va et vient entre souvenir et fiction, le souvenir du voyage se doublant d'une réflexion sur l'oeuvre de jeunesse Aziyadé et
sur des considérations concernant les choix de l'écriture autobiographique, paraît déjà relever pour un élève moyen du tour de force. Ajoutons que ce va et vient entre souvenir et fiction se complique d'une collusion entre rêve et réalité, le texte s'achevant par la relation de rêves déceptifs préfigurant peut-être le voyage de retour. Si l'on ajoute à cela les problèmes théoriques liés à l'objet d'étude "le biographique", dont ont témoigné les confusions des professeurs eux-mêmes autour de la table d'"harmonisation", la confusion inévitable dans les dissertations entre biographique et autobiographique, et le mic-mac entre les notions de sincérité et de vérité qui ont pu donner dans une copie, pourtant plutôt bonne dans l'ensemble une phrase aussi stupide que "l'auteur frôle l'irrespect du pacte autobiographique", on aura un tableau complet de l'atmosphère générale de la cuvée 2003 façon "Institut Montalembert" - le centre d'examens où je sévis. Une perle pour finir, trouvée dans une copie également "Le pacte autobiographique a été établi par Philippe Lejeune à la fin du moyen âge". Oui, et celui-ci n'a qu'à y rester.

Cordialement,
Eliane
18/06/03