Émotion


Je ne réagis jamais aux événements politiques, et ma faible capacité d'éprouver une émotion d'ordre collectif n'y est pas pour rien. D'autant que, plus ou moins, la politique est devenue aujourd'hui l'art de gérer l'émotion et, si possible, de l'exploiter. Cela fonctionne : encore quelques attentats, et le Premier Secrétaire de la République (pardon : notre actuel président) sera immanquablement réélu. Capable ou incapable, cela n'est finalement pas le problème. La politique est elle-même entrée depuis pas mal de temps dans l'ère de l'irrationnel, et c'est pourquoi elle est et va être de plus en plus incapable de combattre efficacement l'irrationnel qui s'attaque à nous.

Je ne peux néanmoins éviter de faire un petit commentaire, pour ceux que cela intéresse, sur le discours de la ministre de l'Education Nationale que j'ai écouté aujourd'hui. Les socialistes réagissent aux événements en faisant ce qu'ils savent faire : de l'endoctrinement. On va faire, en somme, des heures de catéchisme républicain. Faire rentrer dans la tête des enfants des slogans "citoyens". On sait ce qu'a donné l'enseignement du catéchisme-appris-par-coeur : c'est ainsi qu'on a forgé les esprits les plus farouchement anticléricaux. Il n'est pas dur de deviner quelle réaction entraînera cette transformation de certaines heures de classe en rééducation idéologique.

La solution n'est donc pas là. La solution a un nom : de l'histoire, de la philosophie (très tôt, pas seulement en terminale), un peu de latin (mais oui), et même du grec (si possible, parce que quiconque a étudié le grec a nécessairement lu des auteurs qui vous vaccinent contre la sottise), mais surtout, surtout, du français. Oui, d'abord de l'histoire, et du français.

Sans ambitions démesurées, juste pour que les étudiants que je vois en première année d'université, et qui ont été reçus au baccalauréat (eh oui, je ne dis pas "bac"), sachent écrire une phrase avec un sujet, un verbe et complément ; ou soient capables de savoir à peu près, non pas même si Henri IV vient avant ou après Louis XIV, n'en demandons pas trop, mais simplement si l'Antiquité était avant ou après le Moyen Âge. Car hélas, on en est là : Homère, pour eux, est au mieux un personnage des Simpson. Seulement voilà : il n'y a presque plus personne pour enseigner tout cela.

Hier Monsieur Valls parlait à la télévision de "la commission d'actes terroristes", en s'imaginant sans doute qu'il parlait du fait de les commettre. Et au lieu de dire "un paysan" ou "un habitant des campagnes", Monsieur Sarkozy parlait d'un "habitant de la ruralité". Entre la faute de français de l'un et la langue de bois de l'autre, je vois hélas surtout qu'il est impossible d'attendre de gens qui ne maîtrisent pas la langue du pays qu'ils prétendent gouverner qu'ils luttent contre la barbarie avec les seules armes qu'il soit encore temps d'utiliser : celles du savoir et de l'intelligence.

Jean-Yves Masson, écrivain, professeur de littérature générale et comparée à l'université Paris Sorbonne

26/01/15